Vertes années et colère noire

zebre couleurs

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Si toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ont les honneurs des expressions idiomatiques, elles ne sont pas interchangeables : en français, on peut être vert de rage, sûrement pas de colère. De colère, on ne saurait être que rouge. On peut aussi voir rouge, bien qu’il n’existe pas de colère rouge – la colère hexagonale est noire, exclusivement.

Evidemment, il est plus agréable de voir la vie « en bleu », comme disent les Portugais quand ils la voient en rose. Il arrive aussi que les Belges soient « bleus » de quelque chose, mais alors ils en sont fous. Quand les Français ont une peur bleue, les Anglo-Saxons ont « peur à mort » (scared to death), mais quand ils se « sentent bleus » (feel blue), c’est qu’ils broient du noir. S’ils rient alors, c’est plutôt jaune – ou « vert », à l’italienne ou à la flamande, ou encore « comme un lapin » (con risa de conejo), à l’espagnole.

« CHOU VERT ET VERT CHOU »

« Mettre quelqu’un vert », outre-Pyrénées, loin de le mettre au vert, c’est dire du mal de lui, ce qui n’est pas blanc-bleu – mais moins grave que de le « battre noir et bleu » (to beat someone black and blue) en anglais, c’est-à-dire comme plâtre, un coup à le rendre « vert autour des branchies » (green around the gills), soit blanc comme un linge. Un bleu, chez nous, quand ce n’est pas le résultat d’un marron, c’est un blanc-bec, une « corne verte », comme disent les Anglo-Saxons, donc un quidam qui a la chance d’être encore dans ses « jours salades » (salad days), ses vertes années.

Après ces années-là, les Français sont les seuls à garder parfois la main verte ; ailleurs (Québec, Royaume-Uni, Allemagne, Italie), on se contente du « pouce ». Enfin, tout ça, c’est « chou vert et vert chou », comme on dit en Belgique, « le même chien avec un autre collier », expliqueront les Espagnols, bonnet blanc et blanc bonnet. « C’est six de l’un, une demi-douzaine de l’autre » (six of one, half a dozen of the other), renchériront les Britanniques, « Moussa le pèlerin, le pèlerin Moussa », préciseront Tunisiens et Algériens, « quatre trente-sous pour une piastre », concluront les Québécois.

« RARE COMME UNE MOUCHE BLANCHE »

L’important, c’est de ne pas « être aux dures et aux mûres » en Espagne (estar a las duras y a las maduras), en « voir des cuites et des crues » en Italie (di cotte e di crude), c’est-à-dire des vertes et des pas mûres.

Quel bel accord idiomatique, voilà un « jour à lettre rouge » (red-letter day), la manière anglo-saxonne de le marquer d’une pierre blanche, « rare comme une mouche blanche », se réjouiront les Italiens, bref « un merle blanc ! », approuveront les Espagnols, prouvant par là qu’ils sont capables de ne pas « rester blancs » (quedarse blanco), ce qu’ils font quand ils restent cois.

En France, ce sont parfois les nuits qui sont blanches, ou «sur la corde à linge» au Québec, notamment quand on les passe à « peindre la ville en rouge », soit faire les quatre cents coups à la mode british, ou, moins divertissant, à travailler au noir, comme on dit à peu près partout dans le monde (Espagne, Italie, Allemagne, Pologne…), sauf justement chez les British, qui, eux, préfèrent « clair-de-luner » (to moonlight), c’est plus lumineux. Le plus agréable, ce serait quand même de passer la nuit à prendre nos désirs pour des réalités à la manière québécoise : en « rêvant en couleurs ».

Muriel Gilbert

(chronique parue sur LeMonde.fr le 18 août 2014)

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  • matchingpoints 22 septembre 2014 at 8 h 30 min

    En français, on garde même le mot « schwarz » pour le travail au noir comme si c’était une constante allemande…:) et l’allemand lorsqu’il est bleu, a tout simplement trop bu ! Un bel éventail de couleurs

  • Fabienne 22 septembre 2014 at 18 h 44 min

    Eh ben, moi, quand j’étais dans mes jours salades, quand j’étais une corne verte, quoi, je voyais pas la vie en bleu, faut dire que j’étais plus souvent qu’à mon tour aux dures et aux mûres. Heureusement, j’ai pu après peindre la ville en rouge, c’était drôlement chouette!

  • les cafards 7 octobre 2014 at 10 h 43 min

    un article plein de saveurs et de couleurs ! Sacrées recherches que tu as dû entreprendre là

  • Val 24 octobre 2014 at 21 h 01 min

    Et bien tu nous en fais voir de toutes les couleurs !! et ça tombe bien je pars rêver … Bon’nuit . et bon WE .. bises multicolores.

  • Muriel Gilbert 25 octobre 2014 at 14 h 55 min

    @Matching points : Merci, je note pour l’allemand « bleu » !
    @Fabienne : Jolie création ! On croirait une comptine pour enfants…
    @Les cafards : Zvez vu, y’a d u boulot, hein ?
    @Val : Doux rêves colorés, Val, merci…