Robert Desnos toi-mÍme !

Nous traversions ‡ pied une zone en pleine revalorisation (cíest comme Áa quíon dit, quand la poussiËre et le ciment recouvrent la chaussÈe dÈfoncÈe par des dizaines de poids lourds transporteurs de gravats, tandis que les boutiques murÈes et les logements dÈsaffectÈs attendent une dÈmolition qui ne saurait tarder). Nous marchions tant bien que mal sur les trottoirs rapiÈcÈs, lorsque :
– Dis donc, ils ont les moyens par ici !
AccompagnÈe díun ´ Fuuu-fuuu ª qui constitue ce quíil sait produire de plus approchant díun sifflement admiratif, cette remarque de mon fiston me causa quelque surprise. Certes, líÈtat du quartier pouvait appeler des rÈflexions intÈressantes, mais de cet ordreÖ
– Il y a mÍme des couvercles sur les poubelles !, renchÈrit líesthËte dans une emphatique explosion díenthousiasme.
Un rapide coup díúil circulaire confirma ma premiËre impression : pas la moindre poubelle ‡ líhorizon, avec ou sans couvercle. Les ordures, nÈanmoins ñ canettes ÈcrasÈes, dÈbris de b‚che et autres emballages en voie de dÈcomposition ñ ne manquaient pas. JíarrÍtai mon fils, míaccroupis en face de lui et, mine díarranger la fermeture de son blouson, t‚tai son front et lui demandai síil se sentait bien. Il en avait líair. Plus exactement, il níavait líair de rien. Cíest pourquoi, de mon cÙtÈ, je rÈsolus de faire comme si de rien níÈtait.

Quelques jours plus tard, au moment o˘ je líembrassais en le rÈcupÈrant ‡ la sortie de líÈcole, il me serra vigoureusement dans ses bras en dÈclarant avec fougue : ´ Hum, tu sens bon comme un os de gigot ! ª. Je níai pas regardÈ autour de nous pour savoir ce que la cinquantaine de mËres ñ et les cinq pËres ñ qui nous entouraient avaient pensÈ du compliment. Je conjecturais encore le soir mÍme, lorsque jíentendis la voix de mon fils, dans sa chambre, murmurer avec une suavitÈ pour le moins inÈdite : ´ Ma troublante sirËneÖ ª Jíentrai dans la piËce : allongÈ sur la moquette, il gratouillait tendrement le menton de notre vieux matou. Níy tenant plus, jíestimai avoir suffisamment fait comme si de rien níÈtait. A líÈvidence, quelque chose Ètait.
– O˘ as-tu entendu Áa ?
– Ben quoi ?
– ´ Ma troublante sirËne ª : o˘ as-tu appris cette phrase ?
– Ben, je líai pas apprise, je la sais.
– Quíest-ce que Áa veut dire ?
Un peu abasourdi de tant díinsistance, il rÈpondit nÈanmoins tranquillement, tout en continuant de gratouiller le chat :
– Ben, je sais pas. Cíest Gepetto qui dit Áa. Il gratte la tÍte du poisson dans son bocal, et il dit Áa. Cíest dans Pinocchio.
Jíaurais d˚ y penser. Il faut sans doute que jíexplique que mon fils bÈnÈficie díune DVD-thËque díautant mieux achalandÈe que nous ne recevons pas les programmes de tÈlÈvision. Comme díautres dans les bibliothËques, il y puise ces citations qui tÈmoignent de son Èrudition en matiËre de dessins animÈs. Díun coup, jíai rÈalisÈ que líÈpisode des poubelles provenait tout droit de La Belle et le Clochard, tandis que la flatterie parfumÈe ‡ líos de gigot Èmanait du gros toutou de LíIncroyable Voyage.
Jíai díailleurs depuis entendu quelques ´ Par BÈlÈnos ! ª, ´ Ils sont fous, ces Romains ª et ´ Sapristi, Milou ª dont líidentification mía donnÈ moins de fil ‡ retordre. En revanche, je me perds en conjectures quand ‡ líÈtonnant ´ Robert Desnos toi-mÍme ! ª dont le cinÈphile mía gratifiÈe ce matin. Je promets en tout cas que moi, je ne líavais pas traitÈ de Robert Desnos. Si quelquíun a un tuyauÖ Je míattends aux plus fascinantes dÈcouvertes.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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