Pourquoi tu fumes ?

Tout juste rentrÈ de líÈcole, mon hÈritier fouille fÈbrilement dans son cartable :
– Tu vas voir que cíest vrai, maman, tu vas voir, je tíai apportÈ le livreÖ
Je ne sais pas vraiment de quoi il est question. «a míarrive assez souvent, avec lui, parce que mon fils níest pas le genre de type ‡ se perdre en longs prÈambules : l‡ o˘ il en est de ses rÈflexions intÈrieures quand il vous aperÁoit, il enchaÓne ‡ haute voix, et comprenne qui peut.
En identifiant le bouquin en question, je me rends compte quíil est en train de poursuivre une discussion que nous avions entamÈe la veille au soir. Ce livre, la maÓtresse líavait lu en classe ; il traitait de diverses manies peu glorieuses, susceptibles entre autres de causer la disparition prÈmaturÈe de leurs adeptes. Mon fils avait dÈcouvert avec horreur que sa propre mËre, perpÈtuellement embrouillardÈe de nicotine, faisait partie de ceux-l‡.

Lorsquíil míavait informÈe du danger que je courais, jíavais avouÈ que jíÈtais au courant. Que dire díautre ? Mais cette inconsÈquence avait plongÈ mon bonhomme dans des abÓmes de perplexitÈ :
– Ben, mais pourquoi tu fumes, alors ?
Pourquoi je fume ? «a cíest une question. Si je connaissais la rÈponse, peut-Ítre que je ne fumerais pasÖ
– Parce que quand on a commencÈ, cíest trËs difficile díarrÍter.
– Je comprends pas : cíest pas difficile díarrÍter de faire quelque chose. Tu le fais pas, cíest tout.
– ArrÍter de fumer, pour moi, ce serait aussi difficile que pour toi de dormir sans ton Dodo, si tu le dÈcidais tout ‡ coup. On a envie de quelque chose parce quíon en a líhabitude, et on se sent mal quand on ne lía pasÖ

Il faut que jíexplique que mon fils trimballe ‡ peu prËs partout une chose informe dont il se frotte le nez, une chose qui a jadis ÈtÈ la robe immaculÈe díune adorable petite vache blanche, une chose dÈsormais irrÈmÈdiablement grise, quíil confie souvent ‡ mes soins lorsque nous sortons et quíil a les mains prises, une chose qui a rÈcemment conduit líun de mes voisins de table au restaurant ‡ se demander pour quelle raison je transportais une vieille culotte dans mon sac ‡ mainÖ Mais revenons ‡ notre dÈbat sanitaire. Mon fils níabandonne pas si facilement :
– Le Dodo, cíest pas mauvais pour la santÈ.
Le Dodo, cíest parfois trËs mauvais pour mon image de marque, mais je ne le dis pas, parce que ce níest pas le moment de plaisanter. Il reprend :
– Pourquoi tu as commencÈ, alors ?
– Jíai commencÈÖ pour avoir líair malin. Je crois que je trouvais que Áa me donnait líair díÍtre une grande personne.

Mon fils me scrute, jíhÈsite ‡ porter la cigarette ‡ mes lËvres, puis je le faisÖ par bravade, figurez-vous. Comme si jíavais 15 ans et que cíÈtait ma mËre qui me faisait la leÁon. Il continue de míobserver soigneusement, puis, aprËs m˚re rÈflexion :
– Maman, moi, je trouve pas que Áa te donne líair malin.
Moi non plus, mon chÈri. «a me donnerait plutÙt líair díune petite fille qui se prend pour une grande personne stupide, ou líinverse. Ou díune imbÈcile de níimporte quelle gÈnÈration.

Ce soir-l‡, jíai pris la rÈsolution de me procurer un Dodo. Il a raison, mon fils : Áa donne pas líair malin, mais cíest bien meilleur pour la santÈ. Tout de mÍme, je crains que Áa ne suffise pas. Et que je me trouve dÈsormais prisonniËre de deux addictions au lieu díune. Et alors l‡, mon image de marque, si en plus díempester la nicotine, je me frottais constamment le museau avec une vieille culotte gris‚treÖ

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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