PitiÈ-pitiÈ-pitiÈ !

enfant chez le dentiste– PitiÈ-pitiÈ-pitiÈÖ
Celui qui supplie, cíest mon fils ‡ moi. MoitiÈ serrÈ, moitiÈ rigolard, mon cúur de mËre ne sait plus ‡ quelle Èmotion se vouer. Bien s˚r, il plaisanteÖ níempÍche que ses yeux brillent beaucoup. Je regarde, immobile, le tortionnaire en blouse verte qui approche la seringue de la bouche de sa victime. Eh oui, ‡ 9 ans et demi, voil‡ mon hÈritier tout cariÈ. Il ne brossait pas ses dents jusquíau fond, a diagnostiquÈ le dentiste lors de la derniËre visite de contrÙle, il y a une quinzaine de jours.

Cíest comme Áa quíen sortant la belle vaisselle pour le rÈveillon de la Saint-Sylvestre :
– Maman, tu sais, jíai vraiment pas h‚te quíon soit líannÈe prochaine.
– Ah bon, et pourquoi donc ?
– Parce quíil faudra que je retourne chez le dentiste. «a me g‚che tout le plaisir de la nouvelle annÈe.
– Je comprends que tu sois inquiet, mais je tíassure quíavec ce dentiste-l‡, tu níauras presque pas mal.
– Comment tu le sais ?
– Il mía dÈj‡ soignÈe, moi. Il fait une toute petite piq˚re díanesthÈsie ñ ‡ ce moment-l‡, Áa pique un peu ñ, mais ensuite tu ne sens plus rien.
– «a pique comment, exactement ?
– Tu es trËs courageux avec les vaccinsÖ Eh bien, Áa fait beaucoup moins mal quíun vaccin.
– Oui, mais cíest o˘, quíil pique ?
– EuhÖ dans la genciveÖ
– Dans la BOUCHE ?! Ah non, jíveux pas ! Vraiment, je veux pas Ítre líannÈe prochaine.

Comme vous líavez sans doute remarquÈ, en dÈpit des efforts de mon rejeton, voici quelques jours que la nouvelle annÈe est parvenue ‡ síimposer. Cíest pourquoi, hier matin :
– Oooh, maman, je veux rester au litÖ je voudrais Ítre ce soir !
– Tu verras, ce ne sera pas grand-chose.
– Bien s˚r, cíest pas toi qui vas avoir une OPERATION, tu tíen fiches !
– Cíest loin díÍtre une opÈration. Ecoute, profite dÈj‡ de la matinÈeÖ Si tu invitais Joachim ?
– Oh oui ! Et je voudrais quíil vienne avec moi chez le dentiste cet aprËs-midi !

Malheureusement, la blouse verte et líinstallation sur le fauteuil ‡ ascenseur ont immÈdiatement rÈveillÈ les angoisses que líarrivÈe de Joachim avait endormies :
– PitiÈ-pitiÈ-pitiÈÖ
Mon grand fiston croit encore un peu au PËre NoÎl : il espËre annuler ses caries en apitoyant líhomme en vert. Habitude ou duretÈ de cúur, le bourreau ne mollit pas díun poil. Il fait son office. Une larme coule sur la joue du suppliciÈ allongÈ. Ce sera la seule.
– Cíest drÙlement intÈressant, fait Joachim en poussant un peu le spÈcialiste pour avoir une meilleure visibilitÈ sur ce quíil fabrique. Cíest vrai que tu sens rien ?
– Hon-hon, acquiesce mon hÈritier en secouant la tÍte, simplifiant encore la t‚che du dentiste.
– Moi, jíai jamais eu díanesthÈsie. Monsieur, monsieur, je voudrais un rendez-vous, euh, la semaine prochaine.
A peine Ètais-je parvenue ‡ convaincre Joachim de cesser de tirer sur la blouse verte et de demander líavis de ses parents avant de síengager sur une date, que lí´ opÈration ª Ètait terminÈe.
– Jíai rien senti, et puis je sens encore rien du tout. Tiens, Joachim, touche ma joueÖ je sens mÍme pas ton doigt, cíest super. Tías vu, le dentiste, il a les cheveux tout raides debout sur la tÍte, comme moi. Cíest quoi, dans tes poches, l‡ ?
(Oh non, Joachim a bourrÈ ses poches de cartes de visite !)
– Tíen veux une ?
– Donne. Oh l‡ l‡, maman, pas Ètonnant quíil soit trËs fort, le dentiste, tías vu toutes les lignes quíil a, sur sa carte ! En tout cas, jíaurai plus jamais peur díaller chez le dentiste.

Un doute míÈtreint : lui, se rÈjouira-t-il de nous revoir ?

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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