Pamela, les poils et moi

Vingt et uniËme siËclienne ou ien, tu sais comme le poil compte. Poil quíon traque, poil quíon rase, poil quíon dÈsintËgre, quíon Èlimine jusquíau dernier, quíon frise, quíon dompte, quíon compte, quíon teint, quíon attache, quíon lisse amoureusement ou quíon repique faÁon champ de poireaux. Du poil, líhumain en a moins que díautres mammifËres, mais plus que díautres animaux (moins quíun chien, plus quíun poisson). Chez líhumain, le poil est lo-ca-li-sÈ. Et, selon sa localisation, il est plus ou moins bienvenu (le premier qui apparaÓt au menton díun garÁon, cíest la fÍte ‡ Neu-Neu†; sur celui díune femme, cíest signe que ses hormones ont un pied dans la tombe, le dÈbut de la pente savonneuse vers la vieille tata qui pique, hantise des marmots aux joues tendres. Díailleurs, puisquíon en cause ñ reconnais que je te demande pas grand-chose díhabitude ñ quand tu verras quíil míen pousse, rappelle-moi de míÈpiler le menton ‡ la pince, je voudrais pas Ítre privÈe de c‚lins baveux avant díavoir les deux pieds dedans (la tombe).

Poil au menton, poil au carafon

Mais comme díhab je míÈgare†: je voulais pas te parler de poils au menton, mais de poils au carafon. Pouf pouf. Figure-toi que, depuis quelques annÈes, jíavais un problËme de coiffeur. Un problËme rÈcurrent, si pas absolument obsÈdant. Dans la vie, des fois, tu trouves un coiffeur ou feuse (souvent feuse) que tu sens que vos esprits, Áa connecte. Le signe qui ne trompe pas, cíest que, contrairement ‡ ce qui se produit avec ses congÈnËres, quand tu sors de chez elle (lui), tu te trouves plus belle (ou beau) quíen entrant, tu files pas direct sous la douche pour aplatir son brushing. Mais un† jour, tu dÈmÈnages, ou il (elle) dÈmÈnage, et tu erres pendant une durÈe indÈterminÈe dans un no-manís-land Èprouvant de coiffeurs qui comprennent pas ta conception de ton toi profond capillaire. Jíerrais dans ce purgatoire depuis une trentaine de mois ñ depuis que jíai dÈmÈnagÈ de boulot, en fait ñ quand jíai fini par avouer mon problËme ‡ ma Nelly.

– Escuse-moi, quíelle me fait avec une tÍte de condolÈances, tu mías demandÈ mon avis, hein†?

– Accouche.

– Ben euh oui, tes cheveux, cíest tout moche.

OK. L‡, tías beau avoir demandÈ, tu te dis quíil y a urgence. Et elle me convainc díessayer la sienne, de capillicultrice. ´†Depuis lítemps que chte lídis. Tiens, vl‡ le numÈro. Tu demandes Pamela.†ª Illico, je visualise la pÈtasse ‡ criniËre blonde bouclÈe et poitrine gonflÈe ‡ líhÈlium.

Quand jíai vu le salon, jíen menais relativement peu large. Il faut dire que, Nelly et moi, on habite une coco commune (sans bÈgaiement) de banlieue pas glamourissime. La boutique Ètait comme Áa†: pas glamourissime, avec une faute díorthographe en devanture (tu sais comme je suis sensible). Tu pousses la porte, une petite piËce farcie de mÈmÈs en Ètat de dÈcomposition plus ou moins avancÈe sous les casques de sÈchage, et deux paires de bÈquilles (DEUX†!) dans le porte-parapluies de líentrÈe. Il fait une chaleur díhosto, mais tu ne songes mÍme pas ‡ maintenir la porte ouverte, tu sens bien que deux ou trois clientes pourraient laisser leur peau au moindre courant díair. Cíest bien simple, la piËce semble grouiller de maladies nosocomiales.

Une cliente de partie, une paire de bÈquilles en moins

Les jambes en coton et nÈanmoins tentÈe de les prendre ‡ mon cou, je cherche du regard la blonde ‡ forte poitrine. Ya quíune petite brune en pyjama ‡ rayures et ‡ lunettes moches, cheveux courts permanentÈs, pas un poil qui bouge, qui míinstalle gentiment avec un tas de ´†Paris-Match†ª. En parcourant les photos des habitants de la ´†zone noire†ª dont les maisons vont Ítre dÈtruites pour cause de risque inondatoire, tandis que la couleur infuse sur mon cr‚ne dans une odeur ‚cre, je me raisonne†: mÍme si je sors violet-bleu, comme la rombiËre qui boÓte prÈsentement vers la sortie, aprËs tout yaura pas mort díhomme, allez, courage, bouge pas et respire profondÈment. Et pis, une cliente de partie, Áa fait toujours une paire de bÈquilles de moins, me console-je.

– Vous avez trouvÈ un modËËËËËËle†?

– Euh, nan. Mais, euh, jíai une photo, l‡, je peux vous montrer†?

Eh ben tu me croiras si tu veux, la Pamela en pyjama, jíy ai montrÈ la photo de la coupe que je voulais, elle mía posÈ toutes les questions ultrapertinentes sur la longueur, la forme, tout ce quíelle avait besoin de savoir en plus, et je suis sortie de ses pattes et de son Èchoppe glauque avec pile la toison que je voulais. Pamela en pyjama, cíest líEinstein des coiffeuses. Tu le crois, Áa†? Pamela, je tíaime. Jíaime ton pyjama. Jíaime tes clientes barbues.

Allez, vingt et† uniËme siËclienne ou ien, va en paix chez le merlan, laisse tes a priori dans le porte-parapluies et ne coupe jamais les cheveux en plus de quatre, sauf ‡ la lune montante.

© Muriel Gilbert

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