Mon fils, il veut laisser son nom dans l’histoire

– Tu tíen souviens, maman, de monsieur Poubelle ?
Bien s˚r, que je míen souviens : EugËne RenÈ Poubelle, prÈfet et inventeur, ‡ la fin du XIXe siËcle, de líingÈnieuse trouvaille qui porte son patronyme. Quoi quíil en soit, mon sixiËme sens míinforme que dans les minutes ‡ venir je ne vais pas míennuyer. LíhabitudeÖ
– Je me souviens. Et alors ?
– Et alors, ils ont rien fait, notre famille ?
– Comment Áa, ´ Ils ont rien fait ª ?
– Ben, je veux dire, y a pas un seul truc qui síappelle comme nous ?
Je sens que ce níest pas le moment de rigoler.
– Pas ‡ ma connaissanceÖ

Il faut tout de mÍme que je raconte comment, quelques semaines auparavant, mon fils avait fait la connaissance de líingÈnieux prÈfet :
– Maman, comment on a dÈcidÈ les mots ?
– Hein ?
– Ben oui. Pourquoi, par exemple, une patate, Áa síappelle une patate, et un couteau Áa síappelle un couteau ?
Je dois prÈciser que, la tÍte confortablement installÈe dans le creux de ses bras croisÈs sur la table de la cuisine, mon fils míobservait depuis plusieurs minutes avec la plus vive attention, tandis que je míadonnais ‡ líÈpluchage du tubercule en question.

Toujours prÍte et en souplesse, je míÈtais hissÈe depuis mes patates jusquí‡ son niveau de rÈflexion supÈrieur, pour expliquer que certains mots venaient des langues anciennes, que par exemple le mot ´ barbare ª venait du grec barbaros, qui signifiait ´ Ètranger ª, et que les Grecs dÈsignaient ainsi les Ètrangers parce que leur langage semblait une suite de sons inintelligibles : ´ barbarbarbarÖ ª Jíavais ajoutÈ que certains mots provenaient de líanglais, comme ´ parking ª ou ´ hamburger ª (´ Ou Mac Do, maman ? ª, ´ EuhÖ oui, ou Mac Do ª.) Et que certains objets portaient le nom de leur inventeur, comme le ´ sandwich ª et la fameuse ´ poubelle ª. Et bien s˚r, jíavais racontÈ les histoires du lord qui ne prenait pas le temps de manger et du prÈfet Èpris de salubritÈ.

Apparemment, cíÈtait le fabuleux Poubelle qui avait frappÈ le plus vivement líimagination de mon hÈritier.
– Tíes s˚re, maman, mÍme pas un petit truc ?
– Franchement, mon chÈri, je crois que rien ne síappelle comme nous. Je suis dÈsolÈe.
Il rÈflÈchit longuement, puis se lËve díun coup. Il a pris une grande dÈcision, je vois bien.
– Bon, maman, dis-moi ce quíil faut que je fasse.
– Ö
– Ben, mais dis-moi ce quíil faut que je fasse pour quíil y ait un truc qui síappelle comme nous !
– Ah oui. BienÖ Tu peux inventer un objet qui níexiste pas encoreÖ
Quelques minutes de silence, puis il conclut, dÈsespÈrÈ et agacÈ :
– Je trouve rien. Tout est dÈj‡ inventÈ : la tÈlÈ, le tÈlÈphone, les livres, la moquetteÖ
– Mais non ! Tous les jours, on invente des choses nouvelles.
– Alors quoi ? Trouve, toi.
– Eh bien, par exemple, tu pourrais inventer une Cocotte-Minute dans laquelle on mettrait tout ce qui nous reste dans le frigo sans líÈplucher ni rien, et qui prÈparerait toute seule un repas succulent. Cíest pas une bonne idÈe, Áa ?
– «a peut pas exister. Cíest trop compliquÈ. Je sais pas le faire.
– Tu peux aussi, par exemple, dÈcouvrir un mÈdicament qui permette de soigner une maladie grave et appeler le mÈdicament de ton nom.
«a, Áa lui cloue le bec. CalmÈ díun coup, il susurre rÍveusement :
– Ah oui, díaccord, je ferai Áa.
Ses yeux dans le vague imaginent l’avenir, il voit la petite boÓte en carton qui portera son nom díhomme cÈlËbre. Bon, je ne suis pas convaincue quíil se soucie des bienfaits quíen tirera líhumanitÈ, mais enfin, il Ètait temps que quelquíun prenne en main la renommÈe de la famille.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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