Mon fils est parti pour toujours

Je ne sais pas si vos enfants ‡ vous sont dÈj‡ partis pour toujours. Mon fils, si. Aujourdíhui mÍme.
La soirÈe avait pourtant commencÈ comme beaucoup díautres. Voyez plutÙt : maternellement penchÈe sur une casserole díeau bouillante salÈe, jíy verse avec tout le recueillement nÈcessaire une gÈnÈreuse quantitÈ du mets favori de mon descendant ñ jíai nommÈ, les nouilles ñ, lorsque, soudain, me revient ‡ líesprit un dÈtail qui síen Ètait ÈchappÈ. Cíest le grain de sable qui va ploutcher dans notre festin au ketchup :
– Zut, on a oubliÈ de rapporter le DVD au vidÈoclub, en bas. ChÈri, vas-y vite pendant que je prÈpare le dÓner.
– Je peux en emprunter un autre ?
Alors, je commets la fatale maladresse :
– Pas ce soir : il est dÈj‡ tard, et demain il y a Ècole.
– Il est pas tard.
– Si.
– Non.
– Si.
– Non !

Je supputais sur la maniËre díapporter une nouvelle pierre ‡ líÈdifice de ce dialogue constructif, lorsque mon descendant ñ jamais ‡ court díidÈes, lui ñ vint ‡ mon secours :
– Pisque cíest comme Áa, je vais en prendre un quand mÍme.
– Paaaardon ?
Jíai parfaitement entendu, cíest juste une de mes vieilles stratÈgies pour gagner du temps. Il faut que je míadapte ‡ ce nouveau modËle de mutinerie.
– Je dis que je vais en prendre un quand mÍme, rÈpËte le pirate, vaguement inquiet du manque de rÈaction maternelle.
AvisonsÖ Je feuillette nerveusement mon catalogue interne de dÈclarations sans rÈpliqueÖ «a y est, je la tiens :
– Cíest absolument hors de question. Est-ce clair ?
Je suis assez fiËre du rÈsultat. Je crois mÍme avoir usÈ díune pointe díaccent germanique pour líoccase. Il faudra tout de mÍme que je veille ‡ ne pas me prendre au jeu tout ‡ fait.
– Tíes mÈchante ! Pisque cíest comme Áa, je míen vais.
RatÈ. Et comme je rÈflÈchis trop longuement sur la nouvelle conduite ‡ tenirÖ
– Je te prÈviens, reprend mon hÈritier, líúil noir de menace, index vengeur tendu en direction du plafond, je te prÈviens : je míen vais pour TOUJOURS !
– Cíest Áa. Prends le DVD, et rend-le ‡ la boutique en passant.
Ne me demandez pas pour quelle raison jíai fait cette rÈponse. Peut-Ítre que jíaurais d˚ le ficeler dans sa chambre. Ou bien faire preuve de la belle autoritÈ m‚tinÈe díaffectueuse comprÈhension et de fÈcond dialogue recommandÈe par les meilleurs manuels. Le fait est que cíest Áa que jíai dit. Et quíil a pris le DVD. Et quíil est parti.

Lorsque la porte de líimmeuble ‡ claquÈ, je me suis demandÈ une seconde si je níallais pas regretter díavoir pris le risque de míaffranchir des mÈthodes garanties fructueuses ÈvoquÈes plus haut, mais jíai d˚ quitter prÈcipitamment la fenÍtre dío˘ jíobservais les ÈvÈnements fistonniens sur le trottoir : un sifflotement crachouillant ‡ la cuisine míavertissait que les nouilles, elles aussi, rÈclamaient toute mon attention.

Je míactivais depuis environ 3 minutes 35 secondes lorsque mon fils a reparu, une boÓte de p‚te ‡ modeler au poing et líair díabsolument rien sur la figure : ´ Tu peux me líouvrir ? ª Jíai ouvert la boÓte díune main tout en continuant de ramasser notre repas ‡ la pince ‡ cornichons entre les grilles br˚lantes de la gaziniËre, et en me demandant de la troisiËme (vous noterez ma dextÈritÈ) si le flibustier avait eu le temps matÈriel díaller jusquíau vidÈoclub. Ce níest quí‡ table que jíai compris pourquoi, inconsciemment, jíavais su níavoir aucune raison de míinquiÈter :
– Elles font un peu des paquets, les nouilles, mais quand mÍme, elles sont drÙlement bonnes, a dÈclarÈ le Gault et Millau qui me tient lieu díenfant.
Ben oui, comment se serait-il passÈ de la succulente cuisine de sa maman ?

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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