MËre de virtuose

– Maman-maman-le-prof-de-musique-de-líÈcole-donne-des-cours-de-guitare-aprËs-líÈcole-Pierrick-va-en-prendre-moi-aussi-je-veux-en-prendre-síte-plaÓt-síte-plaÓt-síte-plaÓt-pour-la-peine-jíoublierai-plus-jamais-de-te-faire-signer-mon-carnet-de-correspondance-maman-síte-plaÓÓÓÓÓt !
La joue rouge des grands jours, il tourne en criaillant autour de mon bureau en une intriguante danse du scalp, se prend les pieds dans le fil díalimentation de líimprimante. Rapide comme líÈclair (jíai de líentraÓnement), je tape Ctrl + S pour protÈger mon travail, et, dans un mÍme mouvement, tel le rugbyman plaquant líadversaire au gazon, saisis ‡ bras-le-corps líappareil qui síapprÍte ‡ suivre mon hÈritier dans sa couse infernale, tout en affirmant clairement mon opinion : ´ Du CALME ! ª

Retour díÈcole mouvementÈ, aujourdíhui, songe-je dans le silence qui suit cette tempÍte, en replaÁant dÈlicatement les quelques mËches dÈrangÈes par la vivacitÈ de líaction.
– Bonjour, chÈri, fais-je tranquillement, suggÈrant ainsi habilement quíun salut cordial constitue, en gÈnÈral, une entrÈe en matiËre apprÈciÈe de líÍtre humain adulte.
– Oui, au fait, bonjour maman. Alors, tu veux ?, síenquiert-il, dÈmÍlant distraitement sa cheville du cordon Èlectrique.
Je suppute : cet engouement soudain annonce probablement une dÈsaffection rapide. Díun autre cÙtÈ, jíai de la chance que le prof de musique de líÈcole ne propose pas de cours de trompette ou de quelque autre instrument ‡ la surface et/ou ‡ líinvestissement encombrants. Et, oui, bon, jíavoue, jíai beau míen dÈfendre, je le vois dÈj‡ en tenue de concert classique, mon fiston ‡ moi, ou bien sur la scËne de Bercy, je ne suis pas sectaire, ou mÍme dans une cave de Saint-Germain-des-PrÈs, síil en reste une dans une dizaine díannÈes qui ne soit pas occupÈe par un magasin de luxeÖ
– Je te prÈviens, Áa demande du travail, tu auras des devoirs de musiqueÖ
– Je sais, je sais, síte plaÓt, síte plaÓt !
– Et pas question díarrÍter avant la fin de líannÈeÖ

Cíest comme Áa que je suis devenue mËre de musicien, en septembre dernier. Et aujourdíhui, alors que je boucle nos valises :
– Maman, je peux emporter ma guitare en vacances ?
Me voil‡ plongÈe dans mes souvenirs de guitaristes de coin du feu, grands sÈducteurs des colos et des classes de neige, tandis que mon fiston, avec líardeur qui le caractÈrise, est reparti síexercer dans sa chambre, portÈ par líenthousiasme díun publicÖ absolument imaginaire :
– Et main-te-nant, mes-dames zíet mes-sieurs, vous zíallez s˚rement le reconnaÓtre, cíest une marque de cafÈÈÈÈ !
Suivent quelques blings et ‡ peu prËs autant de blongs qui, cíest indÈniable, rappellent la musique pseudo-sud-amÈricaine dont les multinationales du cafÈ Èprouvent le besoin díaccompagner certains spots publicitaires tÈlÈvisÈs.
– Eh oui, mes-dames et mes-sieurs, je vous re-mercie, et je vous dis : ‡ demaiiin !

Une seconde plus tard, le virtuose jaillit de sa chambre, guitare ‡ la main, rose díexcitation :
– Tu sais, maman, maintenant, je pense que je suis assez fort pour aller jouer de la musique dans le mÈtro !
Mon fils ‡ moi, artiste en mÈtropolitain ? Vous savez, il y a des moments de fiertÈ, dans la vie díune mËre, o˘ on ne regrette pas ses sacrificesÖ

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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