Mais comment tu lísais ?

J’ignore si vous avez remarquÈ cette loi naturelle et nÈanmoins mathÈmatique qui veut que, dans bien des circonstances, la dimension de líego des parents soit inversement proportionnelle ‡ la hauteur totale cumulÈe de leur(s) enfant(s), exprimÈe en centimËtres. Cíest ainsi que si, pour un enfant díune hauteur de 80 centimËtres, le parent est un modËle aussi omniscient quíindispensable, il níen va pas de mÍme ñ cíest un euphÈmisme ñ lorsque ledit bambin atteint 180 ‡ 200 centimËtres. Or, dans la premiËre pÈriode, líego du parent est beaucoup plus gÈnÈreusement nourri que dans la seconde.
Et je le prouve.

A 8 ans, les dimensions de mon fils le situent quelque part entre les deux exemples ci-dessus, sans doute pas bien loin du centimËtre fatal o˘ tout bascule. Cíest pourquoi, de plus en plus souvent, tandis que jíapporte gaiement ‡ sa connaissance des informations que jíimagine inÈdites (´ «a, cíest Notre-Dame ª, ou ´ Papy vient de síacheter une nouvelle voiture ª), mon rejeton me considËre de líair blasÈ de celui ‡ qui on ne la fait pas, avant de me renvoyer dans les cordes de la maternitÈ hÈbÈtÈe díun petit coup de menton dÈdaigneusement supÈrieur assorti díun cruel ´ Quíesse tu crois, je lísais ! ª
Et Áa, vous savez, cíest dur pour líego díune mËre.

Heureusement, nous partageons encore des moments de bonheur. Cíest ainsi que, ce soir mÍme, blottis dans le canapÈ, mon fiston et moi regardions un western. Mon fiston aime bien les westerns.
«a faisait ‡ peu prËs une heure vingt que le hÈros poursuivait le gang des desperados quand il les a retrouvÈs dans un saloon. Ces coyotes ont bien entendu tentÈ de lui tirer dans le dos, mais il síest drÙlement bien dÈfendu et il les a tous Ètendus díun seul coup de feu. Ensuite, il a embrassÈ une fille en robe longue, elle a versÈ une larme, il est montÈ sur son cheval et sa silhouette síest mise ‡ rÈtrÈcir en direction du soleil couchant.
´ Cíest la fin ª, ai-je conclu. Et, en effet, une fraction de seconde plus tard, ´ The End ª síincrustait sur líÈcran en lettres imitation bois du plus bel effet ranch.

Et l‡, l‡, jíai vu la bouille de mon garÁon se tourner lentement vers moi, les yeux et la bouche síouvrant de conserve en une expression o˘ líadmiration le disputait ‡ la vague inquiÈtude que gÈnËre le surnaturel. Cíest avec un mouvement ‡ peine perceptible et un plissage circonspect des paupiËres que, rassemblant peu ‡ peu ses esprits, il a fini par bÈgayer :
– Co-comment tu as devinÈ ?
Avec ses yeux plissÈs, je pensais quíil síexerÁait ‡ faire la tÍte du cow-boy du film quand il traverse le dÈsert de la Soif avec le soleil dans líúil.
– Quoi ? me suis-je habilement renseignÈe.
Il a gardÈ la mÍme trombine mÈfiante pour prÈciser :
– Comment tu savais que le film allait finir juste avant quíil soit fini ?
Un peu dÈsarÁonnÈe (cíest de circonstance), je souris bÍtement, avant díavouer que je ne comprends pas la question.
– Je vois pas ce quíil y a de rigolo, et cíest quand mÍme pas compliquÈ : tu as dit ´ Cíest la fin ª AVANT que Áa soit Ècrit sur la tÈlÈ. Je me demande comment tu as devinÈ.

Et tout ‡ coup, cíest mon triomphe. Un triomphe ‡ me faire oublier tous les ´ Quíesse tu crois ? ª et les coups de menton dÈdaigneux. Subitement, mon fils míadmire, je líÈtonne, je suis une fÈe, une dÈesse, une sorciËre, je ne líaurais pas davantage sidÈrÈ en transformant la tÈlÈvision en crapaud ou en míenvolant par la fenÍtre du sÈjour sur mon nouvel aspirateur.
Cette fois encore ñ la derniËre peut-Ítre ? ñ mon ego vient síabreuver au nectar de son admiration filiale. Jíavoue que jíen savoure díautant plus le festin.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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