La guerre du son

Cet aprËs-midi, je me suis achetÈ un CD. «a faisait longtemps que Áa ne míÈtait pas arrivÈ. Je ne sais pas ce qui mía poussÈe. En rentrant, jíai soufflÈ un grand coup sur la vieille chaÓne hi-fi, jíai toussÈ et ÈternuÈ dans le cumulus de poussiËre que je venais de soulever, puis jíai allumÈ le truc. Miracle, Áa fonctionnait encore. Religieusement, je míinstalle, seule dans ma bulle de plaisir auditif anticipÈ, pavillons tendus vers les baffles.
Les premiËres notes sont divines, je me laisse glisser comme dans un bain tiËdeÖ soudain, je sursaute : qui a ouvert ‡ fond le robinet díeau froide ? Une musiquette agressive et aigrelette míenvahit les oreilles. Mon fils vient díallumer sa console de jeux et síapprÍte, comme Áa lui arrive plusieurs fois par jour, ‡ sauver la planËte toute fanfare dehors.
– ChÈri, peux-tu couper le son de ton truc, síil te plaÓt ?
Je rÈpËte la mÍme phrase, de moins en moins calmement, un certain nombre de fois, jusquí‡ ce quíil míentende.
– Mais crie pas comme Áa, je peux pas baisser le son : la tÈlÈcommande, elle est cassÈe.
– Bien, alors je te demande de jouer ‡ autre chose. Jíai envie díÈcouter ce disque.

SidÈrÈ, mon hÈritier me regarde. On lui a changÈ sa mËre. Mollement, il tente de protester :
– MaisÖ
– Pas de mais, fais-je, admirant ma propre sÈrÈnitÈ. Joue ‡ autre chose.
Hagard, il Èteint sa console. Je replonge dans ma bulle de bonheur. Jusquí‡ ce quíelle Èclate de nouveau. ObÈissant, mon fils joue ‡ autre chose : il vient de mettre un dessin animÈ dans le lecteur de DVD.
– Tu te fiches de moi.
– Ben non, quoi, je joue ‡ autre chose.
Figurez-vous quíil ne se moque pas de moi. ComplËtement dÈsorientÈ, il ne comprend pas ces nouvelles dÈcisions arbitraires dont je líassomme ce soir.
– ChÈri, je tíai dit que je voulais Ècouter ce disque.
– Ben, oui.
– Cíest pour Áa que je tíai demandÈ díÈteindre ta console, parce que Áa faisait du bruit. Un DVD, Áa fait du bruit aussi. Tu comprends ?
– Oui, mais moi, jíai envie de le regarder.
– Et moi, jíai envie díÈcouter ce disque, alors tu le regarderas plus tard.
DÈcidÈment, cette tranquille autoritÈ míÈpate. Je míadmire.
– Oh l‡ l‡, jíai compris, je peux rien faire, dans cette maison !
DÈcidÈment, ce garÁon est trËs en avance pour son ‚ge. Je ne me souviens pas avoir dit un truc comme Áa ‡ mes parents avant ma quatorziËme annÈe.
JíarrÍte le disque (eh oui), on síexplique, je fais valoir mes arguments (moi aussi, jíai droit ‡ une partie de líespace sonore de cet appartement, et puis dËs que le CD sera fini, il pourra faire hurler tous les orchestres virtuels du monde pendant une heure, je le promets).
Mon fils se calme, devient trËs comprÈhensif, presque paternel :
– Cíest vrai, tu as raison, Ècoute ton disque. Et puis, jíai une idÈe, moi aussi, je vais mettre de la musique. Je vais Ècouter Anne Sylvestre.
– Quoi ?! (l‡, je míÈtrangle).
– Mais oh l‡ l‡, avec mes Ècouteurs !
Je soupire díaise. Enfin tranquille, je rallume la chaÓne, me renfonce dans le canapÈ. Sur la pointe des pieds, mon fils coiffÈ díÈcouteurs vient se blottir entre mes bras. Une soirÈe de paix se prÈpareÖ Mais soudain :
– Chat, chat, moustachat, chat, cíest toi líchat, cíest toi líchat, cíest toi líchat !
Cíest le mÈlomane que jíai engendrÈ qui reprend le refrain de sa chanson favorite. Il chante (il hurle, devrais-je dire, assourdi par le casque) aussi fort que faux.
Tout heureux, avec la meilleure foi du monde, il me regarde tendrement. Eh oui.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

Lire aussi...