La guerre díIndÈpendance, y faut síla faire

Líessentiel de la fonction de parent consiste ‡ offrir ‡ son descendant les moyens de devenir un Ítre autonome. En thÈorie, cíest simplissime. Díabord, cíest dans tous les livres, et díailleurs, qui voudrait traÓner par la main un fiston quadragÈnaire ? Mais en pratique, quand faut-il la l‚cher (la papatte) ? DËs la naissance ? A 10 ans ? 18 ans ? 20 ans ? Ou quelque part au milieu de tout Áa, doucement, doigt par doigt ?

Je sais pas comment Áa se passe chez vous, mais chez nous, en pratique, cette question gÈnËre des conflits qui rappellent la guerre díIndÈpendance outratlanticoise. Pas plus tard que ce soir, par exemple :
– Maman, Pierrick demande si je peux aller coucher chez lui, fait mon hÈritier, tÈlÈphone en main droite et tartine dÈgoulinante de confiture en gauche.
– Hier, cíest lui qui a dormi chez nous et, si je me souviens bien, avant-hier tu Ètais chez Matthias et samedi chez JoachimÖ
– Níimporte quoi : samedi, cíest Joachim qui a dormi chez nous !
– «a change tout. Ecoute, tu as un copain tous les soirs, en ce moment. On pourrait peut-Ítre se passer une petite soirÈe tranquille, en famille ?
– Tu crois que cíest rigolo ? Et pis quand mÍme, cíest pas de ma faute si je suis fils unique et que jíai pas de frËre pour jouer, il faut bien que jíaie des copains, surtout que demain, cíest mercredi, et quíavec Pierrick, on va faire du roller.

Il ne lui passe pas par le cr‚ne que síil níavait pas ÈtÈ fils unique, il aurait pu se trouver affublÈ de deux garces de súurs ricanantes et incapables de se dÈplacer sur roulettes. Je ne dis rien, nÈanmoins, faisant par l‡ preuve de la sidÈrante philosophie maternelle qui me caractÈrise.
Cependant, le fiston change de ton. Il me prend doucement la main en soupirant avec une indulgence qui, je ne saurais dire pourquoi, fait froid dans le dos :
– Maman, susurre-t-il paternellement, tu te rappelles que tu míavais dit quíun jour je prÈfËrerais Ítre avec mes copains plutÙt quíavec mes parents ?
Jíai d˚ dire Áa un jour o˘ jíen avais marre de jouer ‡ dÈgommer des petits soldats avec des billes dans le couloir de líappartementÖ
– Eh ben maman, je me demande, peut-Ítre que cíest aujourdíhui, ce jour. Et maman, síil te plaÓt, je voudrais y aller tout seul, il y a que deux stations de mÈtro, et je connais bien tout le chemin, on lía dÈj‡ fait plein de foisÖ

Je relis mentalement ‡ 100 ‡ líheure tous les manuels de psychologie de líÈlevage díenfants ingurgitÈs depuis une dÈcennie, níy trouve pas la moindre rÈponse, puisÖ consens, ‡ condition quíil tÈlÈphone dËs son arrivÈe. Par la fenÍtre du salon, je le regarde partir, pyjama dans le sac ‡ dos et ticket en mainÖ
Quinze (assez longuesÖ) minutes plus tard, le tÈlÈphone sonne.
– Maman, je suis arrivÈ, cíÈtait super, je voulais te demander, est-ce que tu pourras venir me voir faire du roller, demain, ‡ la rampe ?
– La quoi ?
– Le truc qui glisse, l‡, en forme de U. Cíest au stade Boutroux, cíest fait exprËs pour les rollers, on y va tout le temps, avec Pierrick.
Jíaccepte, pas mÈcontente de noter que, síil prÈfËre passer du temps avec ses copains, il aime toujours me faire admirer ses exploits. Et il ajoute :
– JíespËre que quand tu míauras vu faire, tu míinterdiras pas díy retournerÖ
Je me suis contentÈe de soupirer avec lassitude. Cíest Ètrangement Èpuisant de l‚cher la main de sa descendance, non ? Ou cíest juste moi ?

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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