Je commenÁais ‡ regarder les dames…

– Áa va ? Áa a ÈtÈ un peu longÖ Tu ne t’es pas inquiÈtÈ ?
– Ben, tu sais, je commenÁais ‡ regarder les damesÖ
Et fl˚te !… Non, mon gamin de 5 ans n’est pas frappÈ de lubricitÈ prÈcoce – ou en tout cas, elle ne s’Èveille pas pour ce qu’il appelle les ´ dames ª. La petite Elodie, je ne dis pasÖ Mais je vous en parlerai une autre fois, de celle-l‡Ö
La scËne, c’est tout simple : il est quatre heures et demie et des poussiËres, je viens de le rÈcupÈrer ‡ la maternelle. Comme souvent, on passe par la boulangerie pour son go˚ter pain au chocolat. Pas de place pour se garer devant, je dÈpose la voiture une rue plus loin, en stationnement interdit. Je suis pressÈe.
– Tu m’attends dans la voiture, OK ? Comme Áa, j’irai plus vite.
– OK, fait le petit gars, courageux.
Je sais qu’il a le trouillomËtre ‡ zÈro ‡ chaque fois que je lui fais ce coup-l‡, mais c’est la vie, quoi, je fonce.
A la boulangerie, une file d’attente d’une dizaine de personnes. J’ai dÈj‡ vu moins mais, en gÈnÈral, Áa se dÈgage assez vite. L‡, entre les deux mÙmes qui choisissent un par un les bonbecs ‡ dix centimes, histoire de vraiment en avoir pour leurs sous, et la grosse dame qui en fait autant pour les petits fours, sauf qu’elle dÈtaille entre deux sa rÈcente opÈration des varices, quand je suis finalement arrivÈe ‡ la voiture avec son croissant (il n’y avait plus de pains au chocolat), Áa devait faire un quart d’heure que j’Ètais partie.
La sueur dÈgoulinait sur sa bouille – j’ai oubliÈ de vous dire que, ce jour-l‡, il faisait trËs chaud, que ma voiture est noire et qu’elle Ètait garÈe en plein soleil, que celle qui n’a jamais pÈchÈ me jette la premiËre pierre – et mon petit mÙme, on aurait dit l’un de ces chiots qui dÈpriment dans leur cage sur le quai aux Oiseaux. DÈj‡ Áa, Áa m’a fait drÙle au ventre.
L‡, je vous entends d’ici marmonner que bon, d’accord, elle a fait cuire son fils mais o˘ c’est qu’elle veut en venir ? Et d’abord o˘ sont passÈes les ´ dames ª du dÈbut ?
J’y viens. Elles arrivent.
Donc, fin du flash-back. Je m’installe au volant.
– Áa va ? Áa a ÈtÈ un peu longÖ Tu ne t’es pas inquiÈtÈ ?
– Ben, tu sais, je commenÁais ‡ regarder les damesÖ
Et fl˚te !… Oui, parce que qu’est-ce que Áa veut dire, qu’il regardait les dames ? Áa veut dire que, quelques jours avant, en essayant de bien faire – j’essaie toujours de bien faire, l’inconvÈnient c’est que la plupart du temps, le rÈsultat n’est pas ‡ la hauteur de mes espÈrances -, je m’Ètais encore mal dÈbrouillÈe, ‡ l’Èvidence.
J’avais failli le perdre dans un supermarchÈ. Failli, seulement, mais j’en avais tirÈ l’idÈe qu’il fallait que je lui explique quoi faire au cas o˘ Áa arrive vraiment :
– Si on se perd, dans la rue par exemple, d’abord tu restes o˘ tu es, parce que sans doute que je pourrai te retrouver. Si, au bout d’un moment, je n’arrive pas, tu regardes bien partout si tu ne vois pas un policier, OK ? S’il y en a un, pas de problËme, tu vas le voir, tu lui dis ´ J’ai perdu ma maman ª et tu lui dis ton nom, comme Áa, il me retrouvera, OK ?
– Il va pas me mettre une amende, le policier ?
– Non, les policiers sont toujours gentils avec les petits enfants.
(Comment mon fils voit la marÈchaussÈe, Áa aussi, je vous en parlerai une autre foisÖ)
– Et si je vois pas de policier ? C’est souvent qu’il y en a pas !
– Si tu ne vois pas de policier, tu regardes bien les gens autour de toi. Tu choisis une dame qui a l’air d’Ítre gentille, qui a une tÍte qui te plaÓt, peut-Ítre une dame avec des enfants. Tu prends tout ton temps pour la choisir, et quand Áa y est, tu vas la voir, tu lui dis ´ J’ai perdu ma maman ª et tu lui demandes qu’elle t’emmËne ‡ la police pour qu’ils me retrouvent, OK ?
– OK, fait le mÙme, ‡ moitiÈ rassurÈ, parce que, qu’il puisse me perdre vraiment, je ne suis pas s˚re qu’il y ait jamais songÈ avant que je ne lui en injecte l’idÈe.
Alors voil‡, s’il transpirait si fort, s’il ´ commenÁait ‡ regarder les dames ª, c’est qu’en plus d’Ítre cuit comme un cake, il Ètait aussi mort de trouille. Deux beaux coups dans ma journÈe de mËre.
Je me demande encore si je n’aurais pas mieux fait de ne rien lui expliquer. En tout cas, j’aurais sans doute d˚ m’y prendre autrement. Je ne sais pas pour vous, mais moi, mÍme en y rÈflÈchissant bien, je crois qu’il ne se passe pas une journÈe sans que je me dise que je suis nulle, comme mËre.
C’est Freud qui me console, la seule de ses phrases que j’aie rÈussi ‡ retenir. Il l’avait adressÈe, paraÓt-il, ‡ une jeune mËre dans tous ses Ètats qui lui demandait conseil : ´ Madame, quoi que vous fassiez, vous ferez mal. ª
Il y en a qui trouvent Áa dÈprimant. Moi, Áa me rassure.
Allez, salut, bande de parents !
© Muriel Gilbert

Lire aussi...