Les dents de la terre

Tu vois ta salle de bains ? C’est à peu près l’envergure du jardin dont à la tête duquel je me trouve depuis mon dernier changement de crémerie immobilier, voici quelques ans. Avant ça, j’avais pas de jardin.
Quand tu as grandi en courant les bois et les champs de maïs – y compris si tu as adopté la capitale de l’Hexagonie, de gré et aussi de force, depuis ta première carte d’électeur –, en appartement, tu te sens petit pois en conserve : tassé, nombreux, anonyme, enfermé, vert nausée. Sans compter la douleur de ne pas pouvoir prendre un pastis au soleil à moins de 15 euros par tête de pipe, hors cahuètes.

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Mon jardin de bains a changé tout ça et comblé mes espérances apéritives. Mais.

Cloporte géant

T’as lu Kafka, La Métamorphose, le gars qui se réveille un matin transformé en cloporte géant ? C’est moi. En paraphant l’acte de propriété d’un habitat équipé de jardin, j’ignorais que je signais un pacte avec le diable. Depuis, inexorablement, je suis en train de me métamorphoser.
Citadin, mon frère, citadine, ma frangine, ficelle-toi au mât, bouche-toi les oreilles au persil, et n’écoute pas le chant des sirènes de la terre, car voici ce que tu risques :
– Alors que, dans ton jardin, tu n’avais jamais rêvé de planter qu’un parasol à apéro, tu te retrouves à semer et repiquer sans trêve tout ce qui te tombe sous le gant de jardinage. E-pui-sant.
– Tandis que les escargots t’avaient toujours semblé d’agréables compagnons des jours pluvieux, avec leurs quatre cornes télescopiques si marrantes à faire disparaître de l’index, tu te mets à les traquer comme Scotland Yard Jack l’Eventreur, les nourrissant d’affreuses granules bleues empoisonnées ou, plus lâche, les balançant subrepticement chez le voisin. Affligeant.
– Ex-impératrice du shopping de boulevard, tu baves désormais de désir au rayon agricole de ton hyper, fantasmant graines de courges et plantoir ergonomique. Pitoyable.
– Tu passes une heure chaque soir le cul en l’air à recompter les 12 feuilles de ton chêne en pot (un gland ramassé à Fontainebleau), à renifler chaque nouvelle pousse de ton bébé figuier (on fête ses 7 feuilles cette semaine), à lancer des regards désespéro-enamourés à ta glycine en tentant de la convaincre de se mettre à produire autre chose que du vert. Inquiétant.
– Alors qu’auparavant tes relations avec ton clébard n’étaient qu’harmonie céleste humano-canine, ne règnent plus désormais que concurrence territoriale et lutte pour l’empêcher d’enterrer ses croquettes sous ta lavande sacrée. Navrant.

Un moineau qui DSKate une moinelle

– Quand les copines demandent « T’as vu l’expo machin ? », tu réponds invariablement « Nan, mais j’ai coupé mon herbe. » Fâcheux.
– Lorsque s’annonce le viaduc du 1er mai, au lieu d’aller te gondoler à Venise, tu ne songes, main dans la main avec ton Jicé, qu’à aller dévaliser le rayon engrais-qui-pue de chez Jardiworld. Saumâtre.

Le 1er mai, donc, j’étais là, claviotant cet aveu, vibrante image de la déchéance jardinière, assise sur ma chaise-longue en simili-plastoc, ordi sur les genoux, tête à l’ombre de la haie, mollets au soleil de printemps. « Tchip-tchip-tchi-tchi-tchip », ois-je, et, sur la branche d’un arbre prépubère, à droite de ma menthe à l’eau qui froufroute des glaçons, qu’est-ce que vois-je ? Un moineau qui DSKate une moinelle. Eh, habitant du siècle numéro vingt et un, c’est la première fois de ma vie ! Ça se fête. Tiens, ce soir, à l’heure de l’apéro, prends le métro, descends tout au bout de la ligne, on boira le pastis sous le parasol !

Chronique T’as remarqué, en direct sur France Inter chaque lundi à 5 h 50, dans la joyeuse émission de Brigitte Patient, Un jour tout neuf.
Ou alors, en cliquant plus haut, sur le logo France Inter, on écoute en podcast quand on veut, youpi.

© Muriel Gilbert

 

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  • Fannette 7 mai 2012 at 9 h 30 min

    Cool!! Ce sera une bière bien fraiche pour moi ou une p’tit rosé!! (et puis dis-toi que c’est plus sain que de courir le nez dans les embouteillages pour trouver les dernières savates à la mode) et que toutes les copines t’envient! (et squatteront bientôt ta case aux premiers rayons des soleil couchant…)

  • Filo 7 mai 2012 at 9 h 36 min

    Ben je serais venue avec plaisir mais j’habite bien trop loin!
    Sinon , moi j’ai trouvé une solution pour parer aux affligeances jardinesques: j’ai un jardinier à domicile, un vrai steuplé, (bon d’accord c’est fiston, mais tout de même quoi!) et je me contente de madame-la-baronniser en coupant les roses fleuries dans un panier d’osier.
    Allez, bonne « menthe à l’eau qui froufroute des glaçons » -j’adore!-

  • dominimes 7 mai 2012 at 10 h 01 min

    merveilleuse chronique où maintenant les oiseaux TWITTER vont se nicher avec joie…

  • charlotte75 7 mai 2012 at 10 h 23 min

    Je me reconnais dans cette chronique…les foires aux plantes…les jardineries…les sites internet de plantes…les poteries…je suis devenue un fana des plantes et du moindre bout de terre pour planter….et les entendre pousser…comme Antoine qui écoutait pousser ses cheveux!!!

  • Poulette Dodue 7 mai 2012 at 10 h 27 min

    Pourvue d’un jardin l’appel du vert n’a assailli que Mr mon compagnon !!! Et je peux te dire que ma pelouse est (quasi) digne d’un golf ! Moi je me contente de buller sur la terrasse et m’étendre sur le sol en été !

  • maman est occupée 7 mai 2012 at 11 h 17 min

    C’est fou ce que ça change la vie et les priorités une maison !

  • Béatrice 7 mai 2012 at 12 h 40 min

    C’est pour ça qu’une terrasse, oui … un jardin , non !!!

  • BeaLeB 7 mai 2012 at 15 h 38 min

    Pour l’apéro, c’est avec moi !

    Sinon, autre solution, dans mon jardin à moi, mon hépou a passé la tondeuse : adieu pavots et autres dahlias ==> l’est passé dessus !

  • Muriel Gilbert 7 mai 2012 at 15 h 48 min

    @ Fannette : Si je me souviens bien, va falloir que tu prennes l’avion longue distance avant de pouvoir sauter dans le métro pour venir boire ta petite bière !
    @ Filo : Je me vois bien madame-la-baronniser dans mon jardin de bains ! Les voisins seraient épatés.
    @ Dominimes : C’est toi qui leur indiques le chemin ?! Et je les retrouve à se DSKater dans mes arbres (nains)
    @ Charlotte : C’est çaaaa, comme Antoine. Pour le commun des mortels, on ne fait rien, nous, on écoute pousser les trucs.
    @ Poulette : Chez moi, le gazon ressemble à un champ de mines (comme aide-jardinière, j’ai Mme Zaz…)
    @ Mamanestoccupée : J’ose même pas imaginer si j’avais un jardin de taille normale !
    @ Béatrice : Tu sais quoi ? C’est un esclavage… et j’adore (un peu comme les gosses et les chiens sont un esclavage… selon moi délicieux).
    @ BeaLeB : Les glaçons t’attendent. Le « hépou », je l’aurais étranglé ! Je surveille mon Jicé comme le lait sur le feu quand il tient un instrument coupant dans le jardin de bains.

  • MamyS 7 mai 2012 at 16 h 31 min

    Pour ce qui est de planter, il me suffit de faire descendre le Héros au jardin, de pointer du doigt et de dire, avec le sourire creuse-là, steup’! ».
    Pour la tonte du gazon (qui n’a que le nom), présence obligatoire: le Héros ne différencie pas un pied de pavot d’un autre de pissenlit.
    Mais que j’aime esclavager le Héros et avoir ce petit jardinet propret!
    Pour l’apéro, un petit rosé frais pour moi, j’arrive!

  • Muriel Gilbert 9 mai 2012 at 8 h 46 min

    @ Mamy S : Je sens que je vais vraiment organiser un apéro du blog tout rose, ça a l’air de tenter bien du monde 😉

  • Maïté 9 mai 2012 at 9 h 54 min

    Vi vi vi, moi aussi çc me tente un p’tit apéro !!
    Un joli rosé tout frais, couleur rose tendre irisé par les rayons du soleil couchant… Bon, d’accord il faut que je fasse Dax/Paris pour la soirée…. Mais bon, tout se mérite !!

  • Muriel Gilbert 9 mai 2012 at 15 h 28 min

    @ Maïté : On va y penser sérieux. Bon, pour commencer, faut encore que le soleil se montre…