J’ai pas envie d’Ítre marrant

Chaussures rouges de clownJ’avais jusqu’ici un garÁon pas trËs ‡ cheval sur la mode. Autant dire qu’il portait n’importe quoi, pourvu que la taille soit ÈlastiquÈe, c’est-‡-dire n’importe quoi qui soit facile ‡ enfiler, pas compliquÈ ‡ baisser pour faire pipi, pas gÍnant pour grimper dans un arbre ou se traÓner sur la moquette. Il m’arrivait de dÈsapprouver le caractËre non homologuÈ de son ÈlÈgance, style jogging ramollo, lacets dÈfaits, blouson approximativement nouÈ ‡ la taille, une manche Èpongeant les flaques d’eau sale du trottoir. Or, bande de parents, figurez-vous que je ne connaissais pas mon bonheur. Car pof, voil‡ la 6e, et tout change. Tout change, et Áa me fatigue.
DerniËrement, il nous est arrivÈ un conflit de chaussures. Je dis ´ chaussures ª, mais il s’agissait de baskets, úuf corse. Les siennes, ses gros orteils Ètaient sur le point de parvenir ‡ s’en Èchapper, comme des prisonniers qui auraient patiemment creusÈ un tunnel dans leur cellule pour gagner la libertÈ. Restait, ‡ vue de nez, un dixiËme de millimËtre de similinubuck noir (hmmÖ gris, ex-noir).
´ OK ª, marmonna-t-il, finissant d’en Ècraser l’arriËre pour les enfiler sans dÈfaire des lacets mÍme pas attachÈs, lorsque je suggÈrai le caractËre opportun de l’investissement d’une partie des deniers familiaux dans l’acquisition d’une paire de godasses neuves. ´ OK, du moment que c’est les mÍmes. ª
J’ai une chance, j’en suis consciente, mon garÁon n’est pas encore amateur de baskets ‡ 300 euros la paire fabriquÈes de l’autre cÙtÈ du globe par des enfants qui marchent pieds nus. Je reconnais que c’est une grande consolation.
– Regarde, voil‡ les mÍmes que les tiennes !, m’exclamai-je, presque dÈÁue d’une quÍte aussi aisÈe, dans le premier magasin o˘ nous pÈnÈtr‚mes.
– N’importe quoi ! T’as vu l’Èpaisseur des semelles ?
– Et celles-ci, tu les trouves pas rigolotes ?
– J’ai pas envie de ma taper l’affiche !
NB : Il s’agit l‡ d’une expression trËs ´ collËge de mon fils ª, qui, selon mes renseignements, signifierait approximativement ´ J’ai pas envie d’avoir l’air ridicule. ª A noter : l’affiche, apparemment, on ne se la tape pas avec des baskets trouÈes. CQFD.
– Et celles-l‡ ?, fais-je pour la vingt-troisiËme fois, chez le septiËme marchand.
– Mouff. (Il fait la tÍte du chien de la pub de TÈlÈ Z, avec les yeux et les oreilles qui pendent.) Elles ressemblent pas du tout aux miennes.
– Regarde-les, au moins, elles sont marrantes.
Il me considËre longuement, l’air toujours aussi enjouÈ, soupire, puis :
– Maman, je crois qu’il y a un truc que tu comprends pasÖ
– Ah oui, quoi ?
– J’ai pas envie d’Ítre marrant.
– Ah, suis-je parvenue ‡ articuler, avant de me retourner pour pouffer d’un rire que la dÈtresse rendait nerveux.
On est sortis de la boutique, on est rentrÈs ‡ la maison. Depuis, j’en suis ‡ marcher quelques pas en arriËre de l’hÈritier, dans la rue, de crainte d’Ítre accusÈe de laisser un enfant vivre en haillons.
Alors, ‡ l’aide, bande de parents : mon fils chausse du 40 (il dit 41, mais c’est pour faire chic), il veut des baskets noires du genre faux nubuck, avec des semelles pas trop Èpaisses et surtout, surtout, pas marrantes du tout. J’ajoute que, personnellement, j’apprÈcierais qu’elles co˚tassent moins de 300 euros. Merci d’envoyer vos tuyaux au plus vite. L’automne approche.
Allez, salut, bande de parents !
© Muriel Gilbert

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