Sucrer les fraises et passer l’arme à gauche

S’il nous arrive d’avoir la frite, la pêche ou la patate, bref, d’être frais comme un gardon, « plus sain qu’une pomme », comme on dit en Espagne, ou « plein de haricots », en Angleterre, ce sont surtout les tracas de santé, et de santé mentale en particulier, qui inspirent l’idiotisme.

On peut simplement n’avoir pas inventé l’eau chaude, ou tiède, ou le fil à couper le beurre, bref, « l’assiette creuse » pour les Néerlandais, « la roue » pour les Américains, « la cire espagnole » pour les Hongrois, « ne pas avoir mis le spring (le ressort) aux sauterelles » pour les Québécois, bref, n’être pas « l’outil le plus affûté de la boîte » (the sharpest tool in the box) pour les Britanniques. On peut aussi, de manière encore bénigne, « prendre des navets pour des citrons » aux Pays-Bas ou « la lune pour du fromage vert » en Angleterre, bref, des vessies pour des lanternes. Et perdre occasionnellement les pédales, ou « les étriers », comme en Espagne.

NE PAS AVOIR « TOUTES LES TASSES DANS LE PLACARD »

Les choses se gâtent un brin quand nous perdons la boule et les Britanniques « leurs billes ». Les mêmes Anglais deviennent parfois « fous comme des chapeliers », « vont bananes » (go bananas) ou souffrent de « chauves-souris dans le clocher », quand nous nous contentons d’une araignée au plafond, les Allemands, bucoliques, de « grillons dans la tête » et les Danois de « rats au grenier ». Quand nous sommes fous de joie, les Québécois sont « fous comme des balais ». Les Hollandais, lucides, en concluront que nous avons tous « reçu un coup de moulin ».

Quand il nous manque une case, il « manque une vis » aux Espagnols (faltar un tornillo), « un jeudi » ou « un vendredi » aux Italiens et les Britanniques « manquent un peu de cuisson » (to be a little undercooked) ou « de sandwichs pour faire un pique-nique », tandis que les Allemands n’ont  « pas toutes les tasses dans le placard ». Enfin, les sujets de Sa Majesté, décidément créatifs dans le domaine de l’agitation du bocal, ont parfois « autant de noix qu’un cake aux fruits ». En vieillissant, les esprits les plus vifs finissent parfois par sucrer les fraises, tandis que, outre-Quiévrain, fidélité à la légende gastronomique oblige, ils préfèrent « saler les frites » avec option tremblote.

« BOUTONNER LA VESTE » OU « SECOUER LES FERS À CHEVAL »

Au bout du compte et du rouleau, nous finirons tous par « donner un coup de pied dans le seau » à l’anglo-saxonne (kick the bucket), ou « dans la cloche » à la bulgare, par « ôter nos sabots » à la danoise, « secouer les fers à cheval » à la grecque, « boutonner la veste » à la portugaise, bref, passer l’arme à gauche. D’aucuns préféreront peut-être « donner leur pipe à Martin », comme le font les Néerlandais, la casser, comme les Français, ou « avaler leurs chaussures » comme les Tunisiens. Libre aux tempéraments verts de choisir de manger les pissenlits par la racine, ou « la pelouse » comme au Portugal, de « faire pousser des mauves » comme en Espagne, ou de « pousser les pâquerettes vers le haut » (push up daisies) à l’américaine…

Muriel Gilbert

(chronique parue dans Le Monde daté 16 août 2014)

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  • matchingpoints 15 septembre 2014 at 8 h 22 min

    Entre allemands et français, il y a une entente cordiale pour « les papillons dans le ventre » ou Schmetterlinge im Bauch…

  • Chrystel CAUX 15 septembre 2014 at 9 h 21 min

    On a tous des expressions pour exprimer des sentiments, des idées, des comportements… C’est universel, normal et grâce à toi on en connait un peu plus!

  • Poulette Dodue 16 septembre 2014 at 9 h 11 min

    Toujours aussi délicieux !

  • Fabienne 17 septembre 2014 at 14 h 49 min

    On n’est jamais devenus fous ni sommes mourus si gaiement!

  • Nanou 18 septembre 2014 at 22 h 50 min

    J’adore! Et ces « sandwiches qui manquent au pique-nique » (:-) !

  • Muriel Gilbert 19 septembre 2014 at 8 h 30 min

    @Matchingpoints : Je crois que les papillons dans le ventre sont plus britanniques que français, à l’origine…
    @Chrystel : Tu vas pouvoir faire évoluer le dialecte de Béthune 🙂
    @Poulette : Merci ma cocotte.
    @Fabienne : Oui, mourons gaiement, puisque nous n’avons pas le choix !
    @Nanou : Je crois bien que c’est toi qui m’avais donné cette expression que je ne connaissais pas, d’ailleurs, non ?

  • Nanou 28 septembre 2014 at 1 h 36 min

    OUI. Hihi!