Explosion de centimètres

–         Passe derrière, chéri.
Du regard, il me jette un reproche, ou une question, ou les deux à la fois. Pas le temps de chercher à savoir. Qui c’est qui l’a élevé, celui-là ? C’est vrai, quoi, ça se fait de laisser la place du passager avant à sa grand-mère ! Surtout quand la voiture est une petite deux-portes (trois, dit le constructeur, qui compte celle du coffre pour faire plus riche) : la Ka, tu vois ? Plus riquiqui, on n’a guère connu que la Fiat 500. Un vrai bonheur pour se garer dans Paris, m’étais-je réjouie en en faisant l’acquisition, il y a trois ans. Evidemment, il faut un peu de souplesse pour se glisser derrière le dossier inclinable du siège avant.
–         Passe derrière, je t’ai dit ! Mèmè s’installera devant, à côté de moi.
Oui, sa grand-mère, c’est pas Mémé comme tout le monde, c’est Mèmè. C’est l’héritier, son premier petit-enfant, qui l’a baptisée, à l’époque où le son « é » n’était pas à sa portée, il y a une quinzaine d’années. Ça fait un certain temps qu’il articule très bien, mais le nom est resté. Ça tombe bien, elle préfère. Elle trouve que ça fait plus jeune. Moins mémé, quoi.
Mais revenons à mon lardon :
–         Tiens, chéri, passe-moi donc le plan de Paris, qui doit être quelque part sur la plage arrière.
–         Et pis quoi encore ?!
Quoi ?! Qu’ouïs-je ? C’est quoi, cette désagréableté ?
–         Maman, mais si tu crois que je peux me retourner, en plus !

Cornichon en bocal

En plus de quoi ? Je me retourne, moi, pour l’enguirlander, et que vois-je sur le siège arrière microscopique ? Mon fils – je m’en doutais –, mais plié en six ou sept, la tête rentrée dans les épaules, le cou penché sur le côté, le crâne heurtant néanmoins le plafond, les deux pieds sur la banquette faute de pouvoir glisser sous les sièges ses escarpins pointure 45, les genoux dans les mains parce que, elles aussi, il faut bien les mettre quelque part. Aux passants qui l’aperçoivent par la vitre arrière il doit apparaître un peu comme un gros légume en conserve, genre cornichon aigre-doux à la russe, bien tassé dans son bocal de verre. Je crois qu’en déverrouillant le coffre on pourrait provoquer le célèbre « pop à l’ouverture » qui garantit la fraîcheur des denrées.
Evidemment, il n’est pas en mesure de bouger un orteil. Le plan de Paris, tout compte fait, je vais me débrouiller sans.
Va falloir que je me souvienne que mon héritier a grandi. Tant pis pour la bonne éducation. Mèmè et autres passagers de dimensions modestes monteront désormais à l’arrière.
J’ai tout prévu trop petit, songe-je à part moi en démarrant dans une direction dont je ne peux plus qu’espérer que ce soit la bonne. Cette voiture, je l’ai achetée en même temps que notre dernier logement, une adorable maison… de poupée. Sa chambre, sous le toit, est mansardée. Depuis qu’il a passé le cap du mètre quatre-vingts, il n’y tient plus debout. J’ai l’impression qu’un jour il va faire exploser mon patrimoine immobilier, comme Alice au pays des merveilles quand elle mange ce biscuit magique qui la fait grandir si vite que ses membres passent par les portes et les fenêtres.

Philosophie lingère

C’est-à-dire que… je vais t’expliquer comment ça s’est passé, bande de parents. Avant, j’avais un petit garçon. Et même plutôt très petit, dans les débuts. Même que je m’en félicitais, jeune maman déjà philosophe, sur l’air de « heureusement que les enfants qui se salissent cinq fois par jour sont livrés dans des dimensions aussi réduites, sinon je me demande où je ferais sécher le même jour cinq salopettes, quatre grenouillères, neuf bodys et quatre polos ». Aujourd’hui, je philosophe en pliant des tee-shirts XXL. L’explosion de centimètres m’a prise par surprise. Alors, je fais quoi, maintenant ? Je change tout ? Voiture, maison ?
–         Maman, si j’étais nous, j’attendrais de voir jusqu’à combien je vais grandir. Et pis, tu sais, ça me dérange pas de marcher à quatre pattes dans ma chambre, ça fait comme du camping.
Et en voiture, il pourra toujours sortir la tête par la fenêtre.
Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

 

 

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  • missrelie 14 juin 2012 at 10 h 38 min

    héhé!
    qu’elle idee de faire un géant
    prend une décapotable!!
    moi jai une mini de 5 ans et demi qui porte deja du 8/10 ans a qui on dois acheter des velos tous les ans vui comment elle grandit!!
    ouiiinnn ou sont nos bébés??
    bises

  • maman est occupée 14 juin 2012 at 17 h 04 min

    Il est peut-être temps que mémé craque l’assurance-vie pour changer ton carrosse…

  • Dame Petunia 14 juin 2012 at 17 h 52 min

    Les dimensions réduites de certains passages de porte chez moi me font dire que j’étais la seule candidate possible pour acheter ma maison et y vivre sans dommage !

    Pragmatique ton héritier en tout cas !

  • MamyS 14 juin 2012 at 18 h 19 min

    Quand il était petit (mais grand par rapport à ceux de son âge) je rêvais d’un très grand garçon. J’ai dû rêver tout haut. Et même très très haut. Il frôle les deux mètres!

  • Fabienne 14 juin 2012 at 18 h 40 min

    S’il est vraiment comme tu nous le décris, ton fils est un amour de jeune homme, le gendre idéal, et je me mets sur les rangs avec mes deux filles!

  • Poulette Dodue 14 juin 2012 at 19 h 22 min

    Cette poussée centimétresque est effrayante je plussois !
    Haaaaaaaaaaa ça remarche, cool.

  • Marc Ballan 14 juin 2012 at 20 h 38 min

    « Small is beautiful? » LOL

  • mamiesara 14 juin 2012 at 21 h 05 min

    Fin du jour,ex tout neuf,et me vient une question:et Mèmè dans tout ça,est-ce-qu’elle n’eut pas préférée la mini- banquette arrière,installée façon méridienne,un coussin dans le dos ,le plan de Paris sur les genoux,pas moux,(eh oui,il faut se méfier des Mèmès,des ressources du fond des âges ressurgissent,quant il s’agit du bien-être de leur petit).On peut même lui préparer une petite thermos avec thé vert jasmin,je ne dis pas non,j’en parle d’expérience,mon mêtre 50 et mes 90 livres se retrouvent souvent dans des situations insolites,Mamie peut toujours enjamber le vélo,la trott,qui ne rentrent pas dans le coffre.Heureusement,je fais du yoga,ah!le yoga,souplesse,et surtout,esprit serein.Bon,ma petiote,(je parle de la chair de ma chair)elle réserve déjà mes chaussures à talons,que je voulais mettre au second hand.On fait la taille dit-elle,son 32 contre mon 35,j’aurai bientôt perdue la bataille,mais jamais son Amour.
    Petite Mamie,grand héritier,immense Amour,même sur une petite banquette arrière!

  • Muriel Gilbert 16 juin 2012 at 20 h 37 min

    @ MissRelie : Ah nan mais moi quand je l’ai fait, je te promets, il était tout petit !
    @ mamanestoccupée : On va lui soumettre l’idée, je pense qu’elle va adorer.
    @ Petunia : J’espère que tu en as profité pour négocier le prix 😉
    @ MamyS : Allez, je l’avoue, moi aussi, j’avais envie qu’il devienne très grand, mon fils. Et il l’est. Quelle chance, hein ? N’empêche qu’il faut se les caser dans la bagnole, après.
    @ Fabienne : Bien sûr qu’il est un amour ! Tu en doutais ?
    @ Poulette : Ca doit pousser chez toi aussi,les poussins, hein ?

  • Kelly 25 juin 2012 at 8 h 21 min

    Je ris, je ris toute seule de ces découvertes de nos chers petits amours, si fins, si mini à la naissssance, que dans les chaussons, seul le pousse passait…. Et maintenant, sans avoir rien vu venir, le temps de laver quelques dizaines de grenouilles, notre tout petit amour est devenu un tresss grand amour d’1,80m qui ne peut plus se placer derrière vu la taille de ses petits petons. Mercis pour tous ces beaux moments, joyeux, ou moins, merci pour toutes ces belles chroniques. J’aime de plus en
    Plus les découvrir. Amicalement , Kelly