DÈsinvitons-les

Revoil‡ dÈj‡ la saison des invasions barbares. Je me demande comment font les autres. Moi, chaque annÈe, au moment o˘ je tourne la page de líagenda qui marque le dÈbut du mois de naissance de mon hÈritier, jíai comme un tremblement. Ne vous mÈprenez pas : la naissance de mon fils est un ÈvÈnement que je ne rÈpugne absolument pas ‡ cÈlÈbrer, et mÍme une fois par an síil le faut. Je le commÈmorerais tous les mois si seulement il Ètait possible de le faire dans une atmosphËre de tranquille gaietÈ.

Mais voil‡, pour une raison qui demeure mystÈrieuse, ces Ítres de moins de 150 cm ne conÁoivent la cÈlÈbration díun anniversaire que sous une forme qui fait irrÈsistiblement songer ‡ la folle danse des Èlectrons ‡ líintÈrieur de líaccÈlÈrateur de particules.

Jíignore si la coutume est identique dans toutes les rÈgions, mais je crois avoir saisi que ce sont le niveau sonore et la quantitÈ de miettes imprÈgnÈes de jus díorange rÈpandues sur la moquette qui dÈterminent le degrÈ de rÈussite de la fÍte.
Il semble díailleurs que les invitÈs soient sÈlectionnÈs en fonction de cet objectif. Ainsi, la liste de cette annÈe comptait une petite trentaine de noms triÈs sur le volet.
– ChÈri, tu sais que nous níinvitons pas plus de dix enfants ici. Et síil y en a un qui ne peut pas venir, on ne le remplace pas. Allez, tu nías pas trente meilleurs copains ! Voyons cette listeÖ Maxime, díaccord, il est l‡ tous les ans. Pareil pour Fernando, Mathias et Elodie. Mais qui sont tous ceux-l‡ ?
– Ben ya Momo, le nouveau. Je lui ai gagnÈ tous ses pogs. Je suis bien obligÈ de líinviter.
(Ah ?)
– Bon, et cette Annette ?
– Annette, tu la connais, cíest celle qui est venue, un jour, aprËs son cours de kung-fu.
– Celle qui a cassÈ la vitre de ta chambre avec la superballe ?
– Ben, oui.
– Cíest obligÈ, quíelle revienne ?

A líissue de nÈgociations longues et serrÈes, mon fils et moi Ètions parvenus ‡ un accord sur dix noms. Mais ce soir, voil‡ le fourbe qui se jette ‡ mes pieds cartable au dos en rentrant de líÈcole :
– Ooooh maman, je tíen prie, je ferai tout ce que tu veux, je rangerai ma chambre, je prendrai les messages au tÈlÈphone, je mangerai des haricots verts, síte plaÓt, laisse-moi inviter Julien Pataly.
– Inconnu au bataillon. Il níÈtait pas sur la listeÖ
– Cíest mon meilleur copain !
– Depuis ?
– Ö beaucoup de jours.
(Traduisez : ´ Aujourdíhui ª).
– On avait dit dix enfants.
– Jíai une idÈe : et si jíen dÈsinvitais un ?
– Tu as distribuÈ les invitations ? Bien, alors on ne dÈsinvite personne.
(Si, si, dÈsinvitons-les, dÈsinvitons-les tous ! fantasme-je intÈrieurement avec une coupable voluptÈ.)
– Oooh, maman, síil vient pas, mon anniversaire va Ítre tout g‚chÈ, personne voudra venir, et mÍme moi, jíai plus envie díy aller !
EffrayÈe par la perspective de souffler seule les neuf bougies, dix chapeaux pointus sur la tÍte, je cËde.
– Mais enfin, quíest-ce quíil a de si extraordinaire, ce Julien Pataly ?
– Il est gentil, cíest tout. Tu comprendrais pasÖ
– Dis-moi tout de mÍme.
– Il sait faire tout líalphabet dans un seul rot.

Soit, cette annÈe sera un grand cru. Eh bien, cíest tout simple : je capitonne la chambre, je les enferme dedans, je jette trois kilos de bonbons gluants et une dizaine de Yo-Yo en plastique par-dessus, je referme, et, quelle que soit la pression intÈrieure, je níentrouvre quí‡ líheure de laisser chaque Ostrogoth miniature rejoindre son propre campement. Quíils y viennent !

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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