Comme le temps passe

Avez-vous jamais eu líoccasion de mesurer la profondeur du fossÈ qui sÈpare votre gÈnÈration de celle de vos enfants ? De leur point de vue, je veux dire. Moi, oui.
Pour mon rejeton, cíest bien simple, cíest un gouffre. Plus vieille que vieille, il me trouve ancienne. Antique. Lorsque je rÈalise ‡ quel point ma propre enfance lui semble lointaine ñ si mÍme envisageable ñ je me demande si Áa míamuse ou si Áa me dÈsole. Tout dÈpend de ma mÈtÈo intÈrieure.

Ce dimanche matin l‡, justement, Áa tombait bien : jíÈtais díhumeur. Dominicalement dÈsúuvrÈe, jíarrachais mes cheveux blancs tout en conjecturant sur : 1/ líopportunitÈ de les faire teindre afin de míÈpargner dÈsormais cet exercice ; 2/ le fait que le temps de ma prime jeunesse Ètait passÈ. Bref, rien de particuliËrement original. Sauf que mon fils est venu míapporter son assistance gÈnÈreuse.

– Maman, raconte-moi líÈcole quand tíÈtais petite : la maÓtresse a dit de demander ‡ nos parents ce qui Ètait pas pareil.
– Eh bienÖ díabord, quand jíÈtais toute petite, on níallait pas ‡ líÈcole les mÍmes jours : il y avait classe tous les samedis matin, et aussi le mercredi, mais pas le jeudi. Et puis jíy allais ‡ pied, avec mes copines.
– Il y avait pas de grande personne pour vous accompagner ?
– Tu sais, jíhabitais un petit village : ce níÈtait pas dangereux, on connaissait tout le monde, il y avait peu de circulationÖ
– Ah oui, je comprends. Il y avait pas beaucoup de carrioles, dans ton village.
– De voitures, tu veux dire.
– «a síappelle bien des carrioles, non, les charrettes de líancien temps, avec les chevaux ou mÍme des fois des vaches. Non ?
LÈgËrement abasourdie ñ et mÍme, autant líavouer tout de suite, carrÈment vexÈe ñ, je suis parvenue ‡ articuler quasi calmement que la naissance de líautomobile avait prÈcÈdÈ la mienne de quelques annÈes. Et puis jíai ajoutÈ que de toute faÁon il ferait mieux de se dÈpÍcher parce quíon allait Ítre en retard chez Mamie.

Dans la voiture (automobile), je níaffichais pas líhumeur joyeuse dont chacun sait quíelle me caractÈrise. Cíest sans doute pour cette raison que mon rejeton, qui profite habituellement de notre enfermement pour míassaillir des questions les plus saugrenues de son rÈpertoire, se contentait prudemment díobserver le paysage riant du pÈriphÈrique parisien, sans dire un mot. Nous prenions la direction de líautoroute du Nord lorsquíun cri dÈchira mes tympans assoupis :
– «a alors, cíest super, je savais pas que Mamie habitait ‡ cÙtÈ de la Gaule !
Le panneau bleu indiquait : ´ A1-A3 ñ Lille ñ Bobigny ñ AÈroport Ch. De Gaulle ª. Evidemment.

Confesserai-je que Áa mía fait plaisir, cette nouvelle marque du fouillis historique qui bringuebale sous le cr‚ne de mon hÈritier ? Simplement parce que cíÈtait la preuve quíil níÈtait pas exclusivement dirigÈ contre moi (son fouillis). Jíai díailleurs ÈtÈ totalement rassurÈe quelques jours plus tard, lorsquíil a insistÈ pour emporter sa traction avant ‡ líÈcole : la maÓtresse avait demandÈ díapporter ´ des trucs sur le Moyen Age ª.

Líhistoire de la planËte, selon mon fils, je me la figure ‡ peu prËs comme Áa : quelque temps aprËs les dinosaures, sa grand-mËre est nÈe, pas bien loin du petit village díirrÈductibles Gaulois díAstÈrix, avec qui elle síamusait ‡ castagner les Romains. Ensuite, est venu le Moyen Age, avec son inÈvitable cortËge de tractions avant. Enfin, sa mËre est apparue, dans un autre petit village, dont la pauvretÈ (ou un rÈseau de mÈtropolitain performant, allez savoir) expliquait sans doute le petit nombre de carrioles ‡ cheval. La belle chose que líhistoireÖ

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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