Capotes anglaises et grippe espagnole

preservatifs multicoloresGallicismes, anglicismes, hispanismes… balade estivale façon sauts de puce et coq-à-l’âne d’idiotisme en idiotisme, ces locutions aussi astucieuses que révélatrices des cultures qui les inventent.

Il est toujours fort commode de disposer de bonnes têtes de Turc à qui faire porter le chapeau de ses propres maux, ce qui fait de l’« étranger » une fertile inspiration des expressions idiomatiques. C’est ainsi que la grippe meurtrière du début du XXe siècle a été qualifiée d’arabe en Grèce, d’allemande en Belgique, de grecque en Turquie, d’espagnole en France et au Royaume-Uni – où, pour faire bonne mesure, on a décidé que la rubéole était d’origine germanique (German measles).
Lorsque chez nous les malotrus filent à l’anglaise, outre-Manche ils le font « à la française » (to take French leave) – et il semble que, malheureusement, nous devions accepter la paternité de cette indélicate habitude, l’allemand, le portugais et le grec optant eux aussi pour le « filer à la française ».
Même penchant à attribuer au voisin les objets tabous : si nos capotes sont anglaises, de l’autre côté du Channel on recourt à des « French letters » qui n’ont pas grand-chose de littéraire…

La masturbation rend sourd en France, aveugle en Italie

Les égoïstes français boivent en Suisses, tandis que les Américains « vont Néerlandais » (go Dutch) et que les Turcs « paient à l’allemande » quand ils partagent l’addition. L’étranger qui baragouine notre langue sera qualifié de vache espagnole, tandis que, pour le même motif, en Argentine on dira que vous parlez « l’espagnol de la Chine ». Du chinois, ou alors de l’hébreu, chez nous, c’est un discours inintelligible, tandis que, au Royaume-Uni, « c’est du grec » – chinois, hébreu, grec, trois langues à l’alphabet obscur pour les habitués de l’ABC.
La soûlographie est un vice que les Européens rejettent vers l’est avec un bel ensemble : si le Français s’avoue parfois soûl comme un Polonais, l’Espagnol le sera « comme un Cosaque » et le Serbe « comme un Russe ». En revanche, les Français semblent être les seuls à souffrir de portugaises ensablées. On peut tout de même devenir sourd « comme un bâton » en Allemagne, « un poteau » en Angleterre, « une cloche » en Italie ou « un mur » en Espagne – quand, étrangement, nos murs à nous ont des oreilles. Ah, minute prévention : attention, si la masturbation rend sourd en France, elle rend aveugle en Italie.
Côté positif, c’est en Espagne que nous construisons nos châteaux – les indigènes bâtissant les leurs « dans les airs » (hacer castillos en el aire). Et les Anglo-Saxons, nos rosbifs, nous rendent un hommage particulier, à nous, leurs « petites grenouilles » (froggies), en nous attribuant l’invention des frites (French fries) qu’ils aiment tant. Un coup de grisou diplomatique au moment de la guerre en Irak avait d’ailleurs conduit certains restaurateurs américains à rebaptiser rageusement leurs frites « freedom fries ».
Enfin, c’est à se demander si le célèbre « French kiss » n’est pas réellement une invention hexagonale, puisque, de l’Espagne au Danemark en passant par l’Italie, cette chaude façon de s’embrasser est dite « à la française ».

Muriel Gilbert

(chronique parue dans Le Monde daté 12 août 2014)

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  • matchingpoints 15 août 2014 at 8 h 22 min

    Jolie balade linguistique qui nous fait bien sourire . On voit que les choses désagréables viennent toujours d’ailleurs, les clichés restent…

  • Béatrice 15 août 2014 at 8 h 24 min

    Jolie moisson, merci Muriel !!

  • Poulette Dodue 15 août 2014 at 8 h 42 min

    Délectation <3

  • laouen1 15 août 2014 at 16 h 35 min

    Quel bel aticle, que de choses que je ne savais pas!! mais au total c’est toujours l’autre l’étranger,c’est mieux !!!!
    Amitiés Marie-Pierre

  • Nanou 17 août 2014 at 1 h 42 min

    Le Monde, mazette! Eh bien j’ai rigolé et appris aussi. Et je suis certaine que tu pourrais en faire une rubrique récurrente, de ces gobbledigooks locaux. En attendant je vais me coucher, et j’espère bien dormir..Comme une bûche (:-)

  • Muriel Gilbert 30 août 2014 at 9 h 35 min

    @Matchingpoints : J’ai fait une sélection, y’a quand même « fort comme un Turc » qui regarde l’autre positivement 😉
    @Béatrice : Merci à toi, Béa
    @Poulette : Thank youuuu
    @laouen1 : Et voilà, l’autre est l’étranger !
    @Nanou : C’est quoi, des gobbledigooks ???

  • Sébastien 1 septembre 2014 at 9 h 42 min

    Hello Muriel,

    toujours plaisant tes articles !
    Sais-tu que nous, Français, sommes perçus comme de gros consommateurs et producteurs de jurons (saluons Cambronne au passage) ?
    Et bien, nos amis d’outre-manche, voire même ceux d’obédience transatlantique, après avoir lâché un gros mot disent honteusement « excuse my French ». C’est dire… 😉
    Cocorico tout de même, diantre !

  • Muriel Gilbert 4 septembre 2014 at 8 h 17 min

    @Sébastien : Merci ! Je connaissais le « pardon my French », oui, très chouette, mais j’ai dû faire des choix cornéliens 😉