Abandon de famille

–         Je vais peut-être rester une semaine. Ça ira ?
–         Maman, je te l’ai dit 50 fois ! On connaît tous les voisins, tu as bourré le congélo, j’ai le matériel pour faire deux ou trois pizzas, ya des pâtes, deux bouteilles de ketchup, j’ai de quoi tenir quinze jours ! Je vois pas ce qui pourrait me manquer.
–         Mamie aurait été contente de te voir…
–         J’y vais déjà au mois d’août, et pis, sans mon PC et mes copains…
J’ignore pourquoi je lui demande ça encore une fois, c’est ridicule, ma valise est prête, je suis sur le point de partir, et que ferait-il chez une arrière-grand-mère alitée ? Une dernière petite recommandation, peut-être : « Et n’oublie pas de visiter la salle de bains de temps en temps ! » Je fais un pas de plus vers la porte, puis :
–         Ah, le téléphone, tu le gardes près de toi, que je puisse te joindre en permanence. Et tu te fais à manger tous les jours, hein ? Te nourris pas de yaourts…
–         Maman, mais je viens de te le dire !
–         Oui, oui, je sais… Fais-moi un bisou.
Pour une fois, il ne se fait pas prier. Il doit avoir vraiment hâte que je lui lâche les baskets.
–         Ah, et chéri, ne te laisse pas enfouir sous les vêtements et la vaisselle sales !
–         Maman, je te jure, tu m’énerves, on dirait Columbo : on croit que tu vas partir, et pis tu as toujours un dernier petit truc désagréable à dire !

Mère indigne ou… mère indigne ?

Non, ce n’est pas la première fois que je le laisse seul à la maison. Il a 16 ans, tout de même ! Mais c’était au maximum deux ou trois jours, un long week-end. Là, je ne sais pas quand je vais pouvoir rentrer, puisque tout est entre les pattes des microbes grand-maternels. J’oscille entre la conviction d’être une mère indigne qui abandonne son enfant (et son chien) sans défense, sans cuisinière, sans ramasseuse de pots de yaourt vides, de chaussettes sales et autres livres de classe, et l’impression d’être… une mère indigne aussi, pour les raisons inverses : surprotégeant un grand dindon de fils à maman, au risque de le rendre dépendant, mais aussi flemmard, un compagnon pénible pour celle qui le choisira plus tard, d’où un inévitable et tragique divorce, etc.
Mais d’un autre côté, en le laissant seul, je prends le risque qu’il oublie une pizza dans le four et, avec ce sommeil incroyablement lourd des ados, qu’il fasse brûler la maison, on serait ruinés totalement (on les connaît, les assureurs, quand il s’agit de payer), et puis d’ailleurs, ce ne serait pas le plus grave, mais lui, hein, mon fils à moi, que j’aurais laissé tout seul à la maison, est-ce qu’il s’en sortirait indemne, de cet incendie de pizza ?
Et si j’y allais pas, chez Mamie ? Stupide. Là, ce serait l’autre côté de l’arbre généalogique qui en ferait voir de toutes les couleurs à ma conscience, petite-fille indigne, je serais.
–         Allez, maman, tu vas le rater, ce train, si tu continues !
Et voilà l’héritier qui me pousse dehors, gentiment mais non sans fermeté, claquant un dernier baiser sur ma joue en me mettant la poignée de la valise en main, comme on met son sac sur le dos à un enfant récalcitrant qu’on pousse vers l’école.

Avançons d’une semaine.
Tu le croiras si tu veux, bande de parents, mon fils a survécu. C’est ce que je constate en ouvrant la porte d’entrée, poussant du pied ma valise à l’intérieur. La preuve, c’est le tas d’assiettes sales qui s’empilent dans la cuisine, de-ci, de-là, sur la plaque de cuisson, par terre pour certaines, à l’intention du chien, avec fourchettes et couteaux. Le four est encore chaud, une savoureuse odeur de pizza flotte dans l’atmosphère, mais de fiston, point.
Le temps de composer son numéro de portable :
–         Dis-moi, chéri, je suis à la maison, là. Tu m’avais pas promis de ranger ?
–         Quoi ? Mais J’AI rangé.
–         Il y a de la vaisselle partout.
–         Partout DANS LA CUISINE. J’ai rangé : j’ai réuni toute la vaisselle pas loin de l’évier. Je te jure, yen avait partout, avant.
Il a l’air tellement sincère…

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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  • missrelie 7 juin 2012 at 9 h 13 min

    héhé je ris mais ça m’arrivera un jour!!
    le stress de les laisser quils fassent une betise justement j’aivu un film avanthier sur un ados de 17 ans qui fait une mega teuf (projet x) si tu l’avais vu tu ne serais pas parti c’est sur regarde la bande annonce a l’occasion!
    bises et bonne vaisselle!

  • FoxyMama 7 juin 2012 at 11 h 15 min

    Ça me rappelle des souvenirs, la première fois où mes parents sont partis en vacances me laissant la maison fut épique. Il y a une chaussette qu’on a JAMAIS retrouvé

  • Dame Petunia 7 juin 2012 at 11 h 30 min

    Tu l’as laissé faire sa vaisselle j’espère ?! L’héritier a l’art du surnom en tout cas : je ris encore de Colombo !

  • Céquiaile 7 juin 2012 at 12 h 21 min

    Est ce que AU MOINS le chien aime la pizza???
    et (question subsidiaire) est ce qu’il a eu droit à ses sorties pipi quotidiennes (le chien, encore et toujours lui!)?

  • Zette 7 juin 2012 at 12 h 27 min

    Non mais je trouve que tu es super dure.
    Mince, il a tout centralisé cet enfant, hiérarchisé, priorisé, ni trop (ça aurait été suspect, il aurait été accusé d’avoir embauché une copine pour faire le ménage et tu ne t’en serais pas remise), ni trop peu, pour qu’il te laisse exercer ton autorité parentale.

    En progrès, mais peut mieux faire.

  • MamyS 7 juin 2012 at 13 h 01 min

    Un grand éclat de rire! Ton fils a l’art du surnom, l’art de l’indépendance et l’art… D’esquiver ce qu’il déteste: la vaisselle!

  • linosqui 7 juin 2012 at 13 h 51 min

    Iol m’a fait sourire ton fils… c’est qu’il avait pas tort! Et bravo à toi pour cet abandon maitrisé.

  • Poulette Dodue 7 juin 2012 at 21 h 04 min

    Il gère la fougère ( copyright et dédicace aux Canot & Co ) ton héritier !

  • Muriel Gilbert 7 juin 2012 at 22 h 13 min

    @ MissRelie : Ris, ris… Tu ne perds rien pour attendre, toi !
    @ FoxyMama : Alors ça, les chaussettes qui disparaissent, chez nous, ça arrive même en ma présence !
    @ Dame Petunia ; Il a l’art du surnom plus que celui de la vaisselle…
    @ Céquiaile : Le chien aime la pizza. La preuve, le chien vole une pizza à chaque fois qu’il en a l’occase.
    @ Zette ; « Peut mieux faire », lui, ou moi ?
    @ MamyS : C’est vrai, l’art de l’esquive. Pourtant, quand je l’avais inscrit à l’escrime, il n’y a pas brillé…
    @ linosqui : « abandon maîtrisé », j’aime quand tu qualifies mes attitudes. Ca ame donne l’air compétent.
    @ Poulette : Aaah, ces Canot !

  • lauraoza 7 juin 2012 at 22 h 58 min

    C’est mignon… 😉 enfin, je dis ça, c’est encore loin de m’arriver alors !

  • prettylittletruth 7 juin 2012 at 23 h 49 min

    Ah ces ados! Ils vous en font voir de toutes les couleurs!

  • Filo 8 juin 2012 at 5 h 52 min

    Bravo l’héritier!Ben tu vois il a survécu!
    Et la réflexion suivante en général, c’est « tu vois, m’man, tu peux repartir quand tu veux, on a su gérer »!
    En tout cas, il nous fait bien rire, ton fiston!