Ça serait dommage de mourir aujourd’hui

– Ça serait dommage de mourir aujourd’hui, hein, maman ?
– Ben oui, bien sûr. Mais hier ou demain, ce serait pas dommage ?
– Si, mais moins. Tu sais bien, quoi…

Je sais, moi, mais pas vous. Figurez-vous que voilà. Mon héritier ayant économisé tout l’hiver et ratissé proprement son arbre généalogique s’est trouvé fort bien pourvu quand son anniversaire fut venu. Bref, fiston est riche comme jamais. Et tout ça pour quoi ? Pourquoi aucune superbaballe à paillettes achetée depuis des mois ? Pourquoi une aussi admirable résistance devant les étalages de mitrailleuses à eau en plastique fluo ? Pour ELLE : la console de jeux de ses rêves.

Ce n’est pourtant pas la première…
– Nan, mais c’est la meilleure. Et puis, Pierrick l’a.
Chancelant sous la puissance de l’argument, j’ose néanmoins :
– Et celle que tu avais eue à Noël dernier ?
– Ben, je la vends, tiens ! Ils les rachètent, au magasin de jeux vidéo. Ils ont racheté celle de Pierrick. D’abord, si je la vends pas, j’ai plus de sous pour acheter des jeux qui vont sur la nouvelle. Maman, síte plaît, síte plaît, dis ouiiii…
J’évoque, avec le sens du devoir maternel qui me caractérise, l’absurdité díacheter chaque année le dernier modèle de bidule hors de prix.
– C’est pas tous les ans, c’est juste à chaque fois qu’il y a une nouvelle console plus super qui existe !
– Et c’était quand, la dernière ?
– L’an dernier. Mais c’est pas pareil. De toute façon, tu comprends pas.
– Si tu gardais tes sous, quand tu auras 18 ans, tu pourrais te payer ton permis de conduire, par exemple…
– Pépé a dit qu’il me le paierait.
(Merci Pépé).
– Ou t’offrir une colo au ski…
– Pas la peine, tu m’as déjà inscrit à la colo des Alpes.
(No comment).
– Et puis, maman, c’est mon argent, je peux le dépenser quand je veux !
– Je tenais juste à ce que tu saches ce que j’en pensais.
– Super ! Tu viens avec moi à la boutique ?

– Désolé, nous n’en avons plus pour l’instant.
A cette annonce du vendeur, mon fils a pâli. Les coins de sa bouche, une seconde auparavant glorieusement tendus vers les pommettes, ont subitement dégringolé en tremblotant.
– Chéri, voyons, il a dit « pour l’instant ».
– Nous en aurons demain matin.
– Merci monsieur, ça ira très bien.
– Nan, ça ira pas !, s’insurge le fiston au bord de l’apoplexie. Tout à l’heure, j’ai téléphoné, et vous avez dit qu’il y en avait !
Un poil honteuse (pas tellement, mais un poil), je jette un regard d’excuse au vendeur et suggère au manifestant que ça suffit comme ça.
– Ne vous faites pas de souci, madame, on a l’habitude. La livraison doit arriver à la fermeture, dans dix minutes. Si vous voulez attendre…
Un hurlement strident perce mon tympan droit : « Ouiiiiiiiiiiiiii ! »

Et nous voilà dans la rue, 600 secondes plus tard, l’héritier à mes côtés, les yeux débordant de larmes d’extase et me traitant de « plus gentille maman du monde » (ce que c’est que le bonheur !).
– Regarde plutôt devant toi avant de traverser, fais-je, émue tout de même qu’il puisse exister tant d’amour entre l’homme et la machine (mais est-ce réciproque ?).
C’est alors que l’amoureux a déclaré passionnément que « ce serait dommage de mourir aujourd’hui ! » Ces consoles, je sais pas vous, moi, ça me désole.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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