DÈfilÈ de horse guards

Yes, no et des clous

couverture de la BD tintin en amÈriqueLe ciel turquoise promettait une belle journÈe, nous marchions tranquillement vers líÈcole, mon rejeton cartable gÈant au dos faÁon tortue des Galapagos, moi en jogging mollasson, consultant un prospectus que je venais de tirer de la boÓte aux lettres. Jíavais encore les yeux flous, cíest peut-Ítre pourquoi je ne compris pas immÈdiatement la teneur du message. Pour rÈsumer, les perspectives europÈennes projetaient líHexagone dans un monde de multilinguisme pluriculturel exacerbÈ et díinternationalisation galopante dans lequel le polyglottisme constituait un atout majeur díintercommunication universelle dont aucun parent responsable níavait le droit de priver sciemment sa progÈniture, encore moins aprËs avoir pris connaissance de líinformation ci-dessus.

Bon. AprËs maintes rÈflexions et digestion approximative de líensemble :
– ChÈri, Áa te dirait de prendre des cours díanglais, sussure-je, un peu coupable.
(Cíest juste moi, ou cíest toutes les mËres, la culpabilitÈ tout-bout-de-champesque ?)
– Je connais dÈj‡ líanglais.
– Et qui tía appris ? Lorsque moi je te propose, tu ne veux pas.
– Jíai appris tout seul.
– Formidable ! Quíest-ce que tu sais dire ?
– ´ Yes ª, ´ no ª, et ´ des clous ª.
– Quoi ? Le dernier mot, cíÈtait quoi ?
– ´ Des clous ª. «a veut dire merci. Je líai appris dans le dessin animÈ de ´ Tintin en AmÈrique ª.

ImmÈdiatement, une bouffÈe de fiertÈ míest montÈe au visage. Pourquoi níavais-je jamais soupÁonnÈ que mon fils e˚t hÈritÈ le magnifique don des langues ÈtrangËres qui caractÈrise notre famille ? En effet, ce níest pas pour me vanter, mais nous avons plusieurs parents polyglottes qui, en plus de líharmonieux patois corrÈzien qui est leur langue maternelle, pratiquent trËs couramment le franÁais.
Mon fils descend Ègalement díune arriËre-grand-mËre dont le vocabulaire compte plusieurs vocables de la langue de Shakespeare, assaisonnÈs de líaccent du mÍme terroir : ´ Allez, tÈ, le ouesterne, il est fini, voil‡ le cow-baye qui síen va, avec son bloujime tout sale, l‡, et puis voil‡, tennedÈ (lecture corrÈzienne de « The End »). ª

ElevÈe dans un tel environnement, la mËre de mon hÈritier elle-mÍme nía pu manquer díÍtre fascinÈe par les idiomes Ètrangers. Pourtant, dans le style de mon Èrudit linguiste, cíest celui de son grand-pËre maternel (mon paternel ‡ moi, vous suivez líhistoire de famille ?) que jíeus le bonheur de reconnaÓtre. Ce glorieux anglophile nía en effet jamais hÈsitÈ ‡ tenir aux touristes britanniques suffisamment imprudents pour lui demander leur chemin de longues conversations directement traduites du franÁais, leur offrant en gage de paix des poignÈes de ´ good-goods ª (bonbons) et balayant leurs remerciements inquiets díun royal ´ Oooh, there is not of ouate ! ª (il níy a pas de quoi).

Le soir mÍme, je songeais encore aux lois merveilleuses de líhÈrÈditÈ, lorsque jíentendis le dÈbut díune querelle. Je míapprochai de la porte ouverte de la chambre o˘ mon polyglotte avait invitÈ líun de ses copains.
– Je te dis que cíest mon tour. Passe-moi la manette !, síÈnervait mon garÁon.
– CrËve, rÈpondit líautre paisiblement.
DÈcontenancÈ, mon fils le considÈra sans rÈagir.
– Tu sais pas ce que Áa veut dire, ´ crËve ª ?, reprit líinvitÈ, un poil dÈdaigneux.
– Non, avoua le dÈconfit.
– Ben Áa veut dire non.
– En quelle langue ?
Quelle soif de connaissance ! Encore un dialecte que mon hÈritier va apprendre tout seul, sans me co˚ter un centime.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

PS : Pour d’autres visions de l’AmÈrique, rendez-vous chez Fais-toi la belle !

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