Si t’es trop bon public, pense à René

Habitant du siècle numéro vingt et un, si t’es venu pour rigoler, tu tombes mal. Chuis pas d’humeur. C’est à cause des amours contrariées de Francesca et Robert. Trois jours après, je revois encore le moment où elle ouvre le colis qu’il lui a adressé post-mortem, et j’ai la gorge qui se serre d’un cran, c’est comme un pantalon trop petit autour de mon cou.
T’as remarqué, ya des films, tu sais d’avance qu’il faut pas que tu les voies ? Celui-là, c’était pas un hasard si je l’avais pas vu à sa sortie. « Rôôô, c’est magnifique, qu’est-ce que j’ai pleurééééééé ! », qu’elles disaient, les copines, en se tordant les mains de bonheur.
Pour moi, j’en étais sûre, que ce serait une déshydratation pire qu’un nonagénaire dans la canicule aoutienne – et tout par les glandes lacrymales. Parce que tu vois, dans la vie, j’ai un problème : je suis trop bon public.

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Les belles histoires tristes me rendent vraiment triste. Franchement, la vie réelle offre pas assez d’occases de pleurer ? Quand ton hamster meurt, quand tu te rends compte que tes enfants seront plus jamais petits, quand on annonce le résultat des élections… Je continue ?

Ils dissertent, je renifle

Le pire, évidemment, c’est au ciné : t’es coincé.
Les scènes d’horreur m’envoient sous le siège du voisin de devant – ce qui est parfois mal interprété. Je ne joue pas à avoir peur, j’ai peur. Quand on torture un type, je ne pense pas au talent du truqueur grâce à qui on croirait vraiment que l’œil du supplicié se balance sur sa joue au bout du nerf optique. Index au fond des conduits auditifs – si j’ois quand même, je chantonne –, je garde les yeux fixés sur le dossier du siège de devant. Des fois on distingue un numéro de fauteuil, c’est distrayant.

Quand même, ça m’interroge qu’Homo sapiens paie 12 euros pour passer deux heures à regarder un type arracher des yeux en gros plan et les croquer au sel face caméra. Ou, pire, consacre des semaines à imaginer de tels scénarios.

Si tu as envie de voir des horreurs, va ramasser les morceaux de gens dans un pays où on les massacre, ya l’embarras du choix. Crée une école de filles au Pakistan. Va voir Mémé à la maison de retraite. Rends-toi utile. Non ?

Mon conseil : pense à René

Evidemment, j’ai jamais vu Midnight Express ou Titanic – faut pas m’la faire, je le sais que ça finit mal.
Parce que voilà, l’autre problème, c’est que je suis une pleureuse : je mouche, je coule, je niagarate. J’iguazuse. Quand la lumière revient, j’ai les yeux en conjonctivite avec nez assorti, et mon siège est entouré de mouchoirs en boule. Tandis que les spectateurs intelligents dissertent sur la bande originale ou les décors, moi, je renifle. Ri-di-cule.
Ah, j’ai quand même un truc qui marche parfois, quand le drame ne dépasse pas force 4, disons. Voilà. Quand la boule de pétanque te monte dans la gorge, il suffit de penser fort à un truc qui fait douche froide du sentiment. Moi, par exemple, je pense à mon voisin René, celui qui picole, qui sent la vinasse et qui aime bien déraper de la bise. Si je me concentre sur lui, ça me met l’émotion à zéro, et, normalement, j’arrive à faire redescendre la boule avant qu’elle n’explose en cascade lacrymale.
Parfois, quand mon Jicé me demande si un film m’a plu, je réponds « Ouais, enfin, j’ai quand même dû beaucoup penser à René. » Il sait ce que ça veut dire.

Mais revenons à Robert et Francesca. Sur la route de Madison, quoi. Je l’ai regardé en DVD. Impossible de dompter la boule de pétanque, mais j’étais toute seule, sur mon canapé : je pouvais la lâcher.
Un paquet de mouchoirs et demi. Mais quelle merveille de film. Et pis, personne saura que j’ai hygrométré partout.
Allez, habitant du siècle numéro vingt et un, si tu veux louer le DVD, je t’e-maile un mouchoir tout neuf. Il m’en reste cinq.

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© Muriel Gilbert

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  • electromenagere 13 février 2012 at 9 h 15 min

    Un conseil, ne regarde jamais, jamais, jamais « La Route ». Je ne suis pas bon public mais ce film m’a fait pleurer du début à la fin !

  • Lucky Sophie 13 février 2012 at 9 h 21 min

    je ne vais jamais au ciné sans mes kleenex ! mais le camion kleenex c’est un vrai concept ! 😉

  • Léonie Canot 13 février 2012 at 10 h 14 min

    « déraper de la bise » : beurk ! je sens d’ici son haleine fétide !

  • MamyS 13 février 2012 at 10 h 44 min

    Enfin un lieu où je vais pouvoir avouer un de mes plus vieux secrets: j’ai pleuré comme une madeleine en visionnant « Dumbo »…………. Si, si! Je te jure que c’est vrai…. J’ai la glande lacrymale très irritable et un tout petit coeur qui ne supporte pas le malheur, la tristesse, la torture etc,etc.
    J’aurais sans peine pu faire pleureuse professionnelle!

  • fannette 13 février 2012 at 10 h 59 min

    En fait ça commence quand t’es petite ce genre de trucs : tu pleures devant Bernard et Bianca (elle est vraiment méchante la méchante et elle veut enlever l’ourson de Penny pour lui ouvrir son ventre!!), tu continues en écoutant le livre-disque. Ensuite t’enchaînes : Rox et Roucky, Sissi, l’arbre de Noël, Philadelphia (je crois que celui-là ça a été le ponpon) et la boucle est bouclée le jour où tu pleures devant Wall-E avec ton fils…. Mais… pffff ça reste bon!

  • Charlotte 13 février 2012 at 10 h 59 min

    Je fais partie des gens qui n’ont jamais vu… »Titanic » mais « Sur la route de Madison » je ne sais combien de fois..et chaque fois un « Tsunami » un pauvre petit kleenex n’y suffit pas….je suis ce qu’on appelle communément  » un bon public »…
    rire, pleurer..quand je vois un film….rares sont les films qui me laissent sans réaction…..dans le cas contraire, je ne vois pas!!!!

  • Cathy 13 février 2012 at 11 h 19 min

    Je déteste pleurer devant un film, m^me si je suis toute seule. Les films tristes je les fuit comme la peste bubonique ! Je me souviens avoir vu à la télé le film dont tu parles et je me souviens aussi qu’à la fin de la projection, j’étais incapable d’en raconter l’histoire à mon époux tellement les sanglots m’empêchaient d’accrocher deux mots l’un à l’autre. Alors dès que les copines me disent « Oh c’est bien j’ai pleuré !  » je prends mes jambes à mon cou et je file louer le gendarme de Saint Tropez !

  • MC 13 février 2012 at 11 h 23 min

    Je ne regarde plus ‘Sur la route de Madison’ ; Je pleure rien qu’en voyant le titre ! C’est tout de même , comme tu l’écris,une merveille de film .
    Au cinéma dès que je sens que je ne vais pas arriver à gérer mes émotions , j’imagine les caméras partout …ben ça ne marche pas , je pleure tout de même !

  • Sécotine 13 février 2012 at 12 h 31 min

    Je suis capable de pleurer avec un candidat d’une émission de télé réalité ou devant un dessin animé, c’est dire si je suis lacrymo impressionnable ! Mes voisins sont plutôt du genre George que René, ça fait pas le même effet !

  • April 13 février 2012 at 13 h 43 min

    Je suis une pleureuse aussi mais même si c’est à peine un peu triste, c’est dur. Je chiale vraiment pour un rien. Même en regardant des 10aines de fois un film, tu sais ce qui va se passer, mais tu pleures quand même. Et c’est encore pire devant les dessins-animés ou films pour enfant… TERRIBLE
    Mes mouchoirs et moi c’est tout une histoire, l’amoureux pourrait en raconter des trucs sur nous !!

  • anacoluthe 13 février 2012 at 15 h 19 min

    Confirmation que la mort du petit hamster (ou cochon d’inde) est un haut moment lacrymal…
    Je suis très « pleureuse » aussi, devant un peu n’importe quoi même, mais le pire maintenant, ce sont les filles qui me demandent devant la mauvaise série « tu pleures, Maman ? T’es émue ? » et là je suis souvent émue-honteuse de pleurer devant un truc naze…

  • sylvie 13 février 2012 at 15 h 44 min

    Sur la route de madison: un film vu et revu +++ et je ne me lasse pas d’éprouver tant d’émotion chaque fois et…de larmoyer, excellent film!
    je recommande aussi pour pleurer « le premier jour du reste de ta vie »( qui pourrait être la tienne , la mienne de vie)
    et même pas honte d’utiliser tant de mouchoirs jetables …signe de sensibilité!

  • Muriel Gilbert 13 février 2012 at 18 h 41 min

    @ Electro : OK, message reçu, je note.
    @ Lucky : Hein que pour les vraies pleureuses, c’est une idée ?
    @ Léonie : Et ça fait bien redescendre les sentiments, n’est-ce pas ?
    @ MamyS : Faut dire, Dumbo, faut être sadique pour avoir écrit une histoire aussi triste pour des enfants ! Mais bon, ça finit bien, donc je supporte.
    @ Fannette : Je dois être une espèce de surdouée de la larme, parce que quand j’étais petite, je pleurais même pour les morts des chansons (Le Petit Cheval dans le mauvais temps, de Brassens, tu connais ?)
    @ Charlotte : As-tu essayé l’effet West Side Story ? Pas mal non plus….
    @ Cathy : Tiens, moi, c’est Rabbi Jacob, mon antidote ! De Funès encore…

  • Béatrice 13 février 2012 at 18 h 47 min

    Moi aussi je pleure tout le temps …. Les Mecs se foutent de moi …
    Le pire, c’est quand j’arrive à me retenir et qu’ils me regardent pour voir si je pleure … et que du coup, ça me fait pleurer ….
    Faut que je me trouve un René !!

  • Muriel Gilbert 13 février 2012 at 18 h 53 min

    @ MC : Chapeau bas, pleurer rien qu’en lisant le titre, c’est très fort 😀 Moi aussi, j’essaie parfois de me souvenir que ce sont des acteurs, que c’est une fiction qui s’agite à l’écran. Ca marche un peu… quand le film n’est pas très bon, quoi…
    @ Sécotine : George ? Comme dans Clooney ? Vite, ton adresse !
    @ April : Mais est-ce que tu es encore triste APRES ? Moi, ouiiii (ouin !)
    @ Anacoluthe : Voilà. Moi aussi, j’ai honte de pleurer ! Ca c’est plus con que tout.
    @ Sylvie : Le Premier Jour… j’ai bien pleuré aussi (quand elle se souffle l’air du coussin sur le visage parce qu’il l’avait gonflé avec son souffle… aaargh). Mais Madison est un plus grand film, je trouve.
    @ Béatrice : Je suis sûre qu’il y en a un à ton boulot (à la mairie, à l’inspection d’académie…). Tout le monde en a un.

  • unehistoire 14 février 2012 at 0 h 32 min

    L’autre jour j’ai vu un film sur la déforestation. Eh bien, dans la salle, j’étais le saul pleurer.

  • unehistoire 14 février 2012 at 0 h 33 min

    le saul pleureur …

  • Mlle Mimosa - Lydie 14 février 2012 at 10 h 19 min

    Je te rejoins quand tu te demandes qui peut bien pondre ces histoires cauchemardesques… (je pense notamment aux scénaristes de séries TV comme « Esprits Criminels »).

    Je suis comme toi, assez pleureuse, mais il faut que je me sois laissée emmener dans le récit… Et « Sur la route de Madison » était soporifique !! J’ai fini par éteindre la télévision en me disant que l’histoire d’une quadra qui se fait royalement chier dans sa campagne et qui fini par s’envoyer en l’air avec un type de passage, c’était la déprime totale…

  • Muriel Gilbert 14 février 2012 at 14 h 57 min

    @ Unehistoire : Un petit Kleenex ?
    @ Mle Mimosa : Ah là là Lydie, comment peux-tu ? la Route de Madison, « soporifique » ? Mais tu avais pris un somnifère !

  • April 14 février 2012 at 15 h 46 min

    Je reste triste ou pas en fonction de la suite du film, mais souvent je suis marquée par ce qui s’est passé 🙂

  • Pierre AHNNE 14 février 2012 at 19 h 23 min

    « Penser à René » pourrait bien devenir une expression-culte à partir de cet hilarant billet…

  • Poulette Dodue 14 février 2012 at 22 h 02 min

    je suis une chialeuse/bon public c’est terrible ! Un bouquin peut me mettre en vrac, alors un film. « Sur la route de Madison » j’ai pleurer, mais pleurer.

  • Fabienne 15 février 2012 at 15 h 55 min

    Pour mon ouvrage futur sur « Les Verbes de Muriel Gilbert », par exemple; « niagarater », v. intr., 1er groupe, etc., pourrais-tu me donner l’étymologie du verbe « iguazuser »? Mille mercis, géniale créatrice de néologismes!

  • Cambroussienne 15 février 2012 at 17 h 21 min

    Excellente méthode que je reprendrais à mon compte à l’occasion (je fais régulièrement la madeleine devant les films, y compris ceux d’animation comme Happy Feet, hélas). Je penserai désormais à mon voisin, celui dont les doigts sont atteints semble-t-il d’éléphantisme… Ce qui ne serait pas si gênant si, en plus, il cumulait cet handicap avec la même haleine que « ton » René..

  • Muriel Gilbert 15 février 2012 at 18 h 05 min

    @ April : Voilà. Moi aussi, j’ai la tristesse filmique durable. C’est pénible.
    @ Pierre : J’attends avec impatience qu’elle entre dans le Larousse.
    @ Poulette : Tiens, j’aimerais voir comment ça pleure, une poule…
    @ Fabienne : Un ouvrage à succès, à n’en pas douter. Collaborons donc. « Iguazuser » se forme de la même manière que « Niagarater », dont il est le superlatif, les chutes d’Iguazu étant les plus hautes du monde, encore plus impressionnantes que celles du Niagara.
    @ Cambroussienne : Pour ma thèse en détaillologie de la vie, ça m’intéresserait que tu me dises si ça fonctionne.

  • Cambroussienne 15 février 2012 at 23 h 12 min

    Justement, pour la science (et la beauté du geste), j’ai regardé à nouveau Happy Feet… Tu ne vas pas me croire, mais au moment fatidique, je n’ai pas réussi à penser à mon voisin : c’est une certaine Muriel Gilbert qui s’est imposée à mon esprit (malade, sans nul doute). Évidemment, vu les circonstances, j’ai pleuré pour deux….

  • sandra70 16 février 2012 at 21 h 32 min

    Je suis une très très grande pleureuse moi aussi, et devant de telles âneries parfois!!
    Le pire c’est lorsque ma fille, 8-9 ans à l’époque, avec qui je regardais un dessin animé, s’est tournée vers moi en disant « mais maman, TU PLEURES???? vraiment, tu es ri-di-cu-le!!!!!! »
    C’était pourtant bien triste, et elle même pas un petit début de larmichette!!

  • Muriel Gilbert 17 février 2012 at 10 h 50 min

    @ Cambroussienne : Et je t’en remercie de tout coeur 😀
    @Sandra70 : Tu crois que la nouvelle génération n’a pas de coeur ?