Une louche dans le couloir

Louche verte design IkeaC’Ètait un soir comme tous les autres, je rentrais, branchÈe sur pilote automatique. La porte de l’appartement refermÈe sur mes talons, mon imper accrochÈ ‡ sa patËre en bois, mes clÈs balancÈes avec le courrier sur la petite table de l’entrÈe, je me dirigeais vers le salon pour consulter, comme tous les jours, les messages sur le rÈpondeur. Alerte ! Ya un truc qui cloche. Pas de petite lumiËre verte. Le tÈlÈphone est dÈbranchÈ. Je passe en pilotage manuel. Rapide coup d’úil circulaire. Il y a une louche dans le couloir. Une louche ?
Mon cúur me saute ‡ la gorge tandis que la dÈrangeante Èvidence s’impose : nous avons ÈtÈ cambriolÈs. Quelqu’un est entrÈ chez nous, a essayÈ de voler le tÈlÈphone ainsi que ma louche favorite (ou serait-ce ‡ l’aide de ma louche favorite ?), a ÈtÈ dÈrangÈ probablement, a tout laissÈ en plan. ´ Le plus cruel, me morfonds-je, toujours prÍte, comme c’est inscrit dans le gÈnome humain, ‡ Èprouver une infinie pitiÈ pour moi-mÍme (pas vous ? ah bon), le plus cruel, c’est qu’aujourd’hui, c’est mon anniversaireÖ ª
Bon, fini de geindre. EfficacitÈ et circonspection. D’autres anomalies ? Des empreintes ? A y bien regarder, la louche louche (louche adjectif et louche substantif, vous suivez, oui ?) n’est pas l’unique indice. Une rallonge Èlectrique s’Ètire paresseusement depuis le fond du couloir. Je la suis jusqu’‡ la cuisine, o˘, horreur, je dÈcouvre l’úil du cyclone : gaufrier bÈant sur le sol, farine garantie sans grumeaux gÈnÈreusement saupoudrÈe dans toute la piËce, ustensiles ÈparpillÈs parmi les coquilles d’úuf, sans oublier quelques flaques de lait pour parfaire l’harmonie de l’ensemble. De deux choses l’une : soit mon monte-en-l’air est un gourmand de type brouillon, soit mon hÈritier a dÈcidÈ de consacrer son aprËs-midi ‡ un atelier cuisine.
Une clÈ tourne dans la serrure de la porte d’entrÈe. Si j’en crois ma lÈgendaire intuition fÈminine, la solution de l’Ènigme est procheÖ
– Maman, super, tu es l‡ ! Tu as vu ma surprise ?
– EuhÖ j’ai eu une surprise en rentrant, mais je ne sais pas si c’est ce que tu veux direÖ
Il jette ses rollers sous la petite table de l’entrÈe et se prÈcipite dans la cuisine. C’est bien ce que je subodorais : nullement impressionnÈ par le dÈcor, il en est forcÈment l’auteur.
Triomphalement, il extrait du rÈfrigÈrateur une tour de Pise de gaufres surmontÈe d’une grosse bougie blanche de mÈnage un poil poussiÈreuse et ‡ demi consumÈe, il me la prÈsente ‡ hauteur du visage avec ce gigantesque sourire plein de dents dont il a le secret :
– Bon anniversaire, maman ! Regarde, je t’ai fait mon plat prÈfÈrÈ ! [SON plat prÈfÈrÈ] T’es contente, hein ? J’ai appelÈ la mËre de Joachim pour savoir la recette. C’est trop facile !
– Des gaufres.
C’est tout ce que je trouve ‡ dire, avant de me laisser tomber lourdement sur un tabouret farineux, provoquant la formation d’un nuage de Francine ‡ g‚teaux qui m’enveloppe tendrement.
– Ce que je me demande, c’est o˘ tu le branches, d’habitude, le gaufrier. Je trouvais pas, et mÍme avec la rallonge du tÈlÈphone, c’Ètait pas assez long, et j’ai d˚ faire les gaufres par terre. C’est drÙlement pas pratiqueÖ Tu sais, tu peux tout manger, si tu veux, j’en ai dÈj‡ mangÈ plein en les faisant, j’ai pu faim.
Dites, je l’Ècrase de baisers ou je l’ÈcartËle ?
Allez, salut, bande de parents !
© Muriel Gilbert

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