Tu sais bien que j’ai jamais froid !

Chaque matin díhiver, cíest le mÍme scÈnario. EmmitouflÈe jusquíaux narines, la main sur la poignÈe de la porte, je hËle mon Ècolier :
– On y va !
Et que vois-je dÈbouler du fond du couloir ? Un anachronisme ‡ deux pattes : une sorte díaoutien portant cartable au dos. Cette chose, cíest mon top-modËle de fils, prÈsentant sa tenue favorite : baskets et pantalon mou pour le bas, T-shirt bariolÈ pour le haut. La scËne commence. On ne síen lasse ni líun ni líautre :
– ChÈri, síil te plaÓt, va chercher un pull.
– Jíai pas froid.
– ChÈri, on est en fÈvrier : Ítre plus en hiver, cíest pas possible, alors je te prie díaller chercher un pull.
– Maman, mais tu sais bien que jíai jamais froid !
Tandis quíil obtempËre quand mÍme, je crois entendre grommeler :
– Je vais líenlever dËs que jíarriverai ‡ líÈcole, alors.
– Pardon ?
– Rien. Jíai rien dit.

Cíest bien possible que je líaie imaginÈe, cette rÈplique, tant je sais que cíest ce qui va se passer, quoi que je fasse. Jíajoute quand mÍme :
– Et dÈpÍche-toi díenfiler aussi ton manteau, on va Ítre en retard.
– Oh, maman, síte plaÓt, mais pourquoi tu me fais transporter tout Áa toute la journÈe ?
Et voil‡, je níai rien díintelligent ‡ rÈpondre. Je ne sais pas si vos enfants ‡ vous sont de nature fragile. Si oui, Áa vous donne au moins une bonne raison de les forcer ‡ se couvrir. Mon garÁon, cíest sans espoir : jamais malade.

Je sais bien quíil a vraiment chaud et quíaprËs cinq minutes de rÈcrÈ, le pull et le manteau que la maÓtresse a eu grand mÈrite de le convaincre díenfiler avant de sortir ont dÈj‡ glissÈ sur le goudron mouillÈ de la cour depuis le banc sur lequel il les avait vaguement balancÈs. Alors, il a raison : pourquoi jíinsiste ? Eh bien jíinsiste, cíest tout. Pourquoi, Áa ne regarde que moi.

Ce soir, jíavais promis díaller assister ‡ son entraÓnement de hockey sur roulettes. FrigorifiÈe au bord du terrain, jíai pu admirer mon fils, le seul de la bande ‡ arborer les bras nus. Vers la fin de la sÈance, le prof a formÈ des Èquipes. Pour la diffÈrencier de líautre, celle qui avait líavantage de contenir mon hÈritier se vit distribuer des dossards.
– Tu es s˚r que tu ne veux pas passer dans líautre Èquipe ?, a demandÈ le prof en tendant son bout de tissu ‡ mon fils.
– Ben non, pourquoi ?
– Tu nías pas peur díavoir trop chaud ?

En sortant du cours, nous avons consciencieusement repris notre Èchange du matin :
– ChÈri, enfile ton pull.
– Jíai pas froid.
– Tu as transpirÈ, tu vas attraper un rhume.
– Maman, jíai chaud, je suis jamais malade, pourquoi tu veux toujours que je mette ce pull ?
L‡, je ne sais pas ce qui míest arrivÈ, jíai perdu les pÈdales ñ une journÈe difficileÖ Jíai explosÈ, jíai avouÈ. Alors que je míÈtais jurÈ de ne jamais le faire. Pitoyable :
– Parce que díabord, je líai achetÈ, ce pull, nom díune pipe, et que tout le monde te regarde, l‡. Tu vois tous ces gens qui attendent leurs enfants encagoulÈs ‡ la sortie de líÈcole, encore une fois, ils vont te regarder passer avec ton T-shirt, et puis ils vont me regarder avec mon manteau fermÈ jusquíaux yeux, mon Ècharpe et mes gants, et ils vont encore hocher la tÍte, et si tu continues, un jour, ils vont me dÈnoncer ‡ la DDASS !
– Cíest quoi, la DDASS ?

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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