Tu as promis !

Je ne sais plus ce que je voulais me faire pardonner, ce jour-l‡, Áa devait Ítre grave, peut-Ítre que je líavais grondÈ sans raison valable, peut-Ítre que jíavais travaillÈ tout le week-end sur mon PC sans míoccuper de lui, peut-Ítre que je venais de comprendre ‡ quel point jíÈtais coupable díavoir causÈ la naissance díun enfant dans un monde aussi stupideÖ je ne sais plus, je vous dis. Cíest arrivÈ trËs vite, trop vite, je níai pas eu le temps de comprendre. JíÈtais tout absorbÈe par un roman particuliËrement prenantÖ
– Manman ?
– Ö
– Manman, demain, tu pourras míacheter un truc pour ranger mes images ?
– Mm.

Voil‡, cíest ce petit ´ Mm ª, cet assentiment ‡ peine prononcÈ, mÍme pas un ´ Mmoui ª, juste ´ Mm ª, le mot de la flemme, et pourtant, Áa y Ètait, mon honneur tout entier Ètait engagÈ dans líengrenage infernal qui devait me fournir une nouvelle occasion de boire ma honte sur líautel du dÈvouement maternel. Et si je vous le raconte, croyez bien que cíest pour me donner líair de ne pas avoir honte, parce que síil y a pire que díavoir honte, cíest que les autres sachent que vous avez honte. Quand vous avez honte, je vous recommande de faire comme si vous aviez toutes les raisons díÍtre fier, au contraire.
Mais revenons ‡ mon lardon.
– Manman, va falloir quíon se lËve tÙt, demain.
– MmÖ Hein ? Pourquoi ?
– Ben, passquíy faut quíon aille acheter le truc pour ranger mes images, avant díaller ‡ líÈcole.
Cíest l‡ que jíai cornÈ la page de mon bouquin.
– Quoi ? Quel truc ?
– Tu as promis !
– Ah oui, oui, je me souviens, le truc pour tes images. Díabord, quelles images ? Et puis, pourquoi faut-il quíon se lËve tÙt ? Je ne comprends rien ‡ cette histoireÖ
– Tu dis que tu comprends rien, mais tu as promis. Cíest le petit livre pour ranger mes images de DronebolzËde que mamie mía achetÈes.
– Tes images de quoi ?
– De DronebolzËde. Tu as promis que tu me líachetais demain et si cíest demain cíest pas la peine que cíest demain soir, ou alors cíest pas la peine de dire demain passque moi si je dis demain cíest pour montrer aux copains demain, et toi tu as promis et maintenant tu veux pluuuus !
Il a dÈj‡ des larmes dans la voix, et moi je ne comprends rien : jíai mÍme pas dit non.
– Eh, ne pleure pas, díaccord, díaccord, on ira le chercher, ton album. On partira plus tÙt, on passera ‡ la librairie pour líacheter, Áa te va, comme Áa ?

On síest levÈs tÙt. La librairie prËs de líÈcole níavait pas les fameux albums. Nous avons explorÈ les deux autres marchands de journaux du quartier, sans plus de succËs. Mon fils est arrivÈ en retard et larmoyant ‡ líÈcole, et je lui ai promis (eh oui) de dÈnicher le machin avant le soir.
– Matthias, il lía, líalbum. Tías quí‡ demander ‡ sa mËre o˘ elle lía euÖ
Son regard suppliant disait clairement que sa vie en dÈpendait. Alors, Èvidemment, jíai cherchÈ sur pagesjaunes.fr le nom du copain, jíai appelÈ sa mËre. Je níai pas tentÈ de deviner au ton de ses rÈponses pour quel genre de personne elle me prenait. Díabord, elle aussi, elle líavait achetÈ, cet album.
Dans la boutique indiquÈe, il y avait un drÙle de gros type pas ultraclean en T-shirt bariolÈ. Je lui ai demandÈ líalbum pour ranger les images de DronebolzËde.
– Dragon Ball Z, vous voulez dire ?
– Cíest Áa, jíai dit. Et puis mettez míen donc un deuxiËme, et puis aussi trois paquets díimages (l‡, je crois que cíÈtait le dÈsespoir qui me faisait agir).
– 70 euros.
– 10 euros ?
– Non, 70 euros. Normalement, cíest 80, mais en ce moment, il y a des soldes.
Quand on mía ranimÈe, jíai rangÈ ma carte bancaire, jíai pris le petit paquet et je suis rentrÈe. Le soir, mon fils Ètait trËs content.
Deux jours plus tard, ‡ líÈcole, on lui a volÈ ses images. «a míapprendra. Peut-Ítre.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

Lire aussi...