Tu as menti !

Je trouvais Áa Ètrange, depuis quelque temps, le nombre de balles de tennis que fournissaient ‡ mon fils les ´ dames de service ª de l’Ècole. Chaque soir, il en tirait une nouvelle de la poche boursouflÈe de son manteau, avant de la ranger soigneusement dans ce quíil appelle sa ´ boÓte ‡ petites choses ª, un vaste rÈcipient dÈbordant de trucs dont la seule caractÈristique commune est de ne pas dÈpasser la dizaine de centimËtres de diamËtre, accumulation qui donne une image assez fidËle de la notion de líordre que nous partageons, mon fils et moi. «a doit Ítre dans les gËnes. Líordre, je veux dire.

– Elles sont gentilles, les dames de service, remarquai-je, le soir de la huitiËme balle.

– Oui.

– Mais dis-moi, o˘ trouvent-elles toutes ces balles ? Elles en donnent ‡ tous les enfants ?

– Non. Quí‡ moi. Parce que je suis mignon.

Croyez-moi si vous voulez, Áa ne mía pas ÈtonnÈe. Un terrain de tennis jouxte líÈcole : les dames de service devaient ramasser des balles dans la cour chaque matin. Quant ‡ la raison pour laquelle cíÈtait ‡ mon fils quíelles les offraient, Áa me surprenait encore moins : moi-mÍme, je le trouve particuliËrement mignon, et jíai beaucoup de mal ‡ míempÍcher de le prÈfÈrer aux autres enfants.

Quelque temps plus tard, en plus des balles, ses poches se sont trouvÈes quotidiennement tapissÈes díune inf‚me bouillie de craies multicolores.

– Cíest la maÓtresse qui me les donne, les craies, assurait mon fils avec la plus grande sÈrÈnitÈ.

A líoccasion, je remerciai líinstitutrice de sa gÈnÈrositÈ, tout en lui suggÈrant de cesser díoffrir des craies ‡ mon fils, ‡ moins quíelle ne puisse dorÈnavant les lui fournir enveloppÈes. Je lus dans ses yeux quelque chose comme un mÈlange de pitiÈ et díeffarement. Mon fils míavait mentiÖ

Il Ètait dÈj‡ arrivÈ quíil síapproprie des choses qui ne lui appartenaient pas, mais jusque-l‡, en toute bonne conscience : il míexpliquait volontiers quíil avait ´ trouvÈ ª le petit soldat dans la chambre díun copain ou tel feutre ´ chez tonton ª. La nouveautÈ, cíÈtait le mensonge. Jíentrepris díexpliquer deux ou trois choses :

– Les gens qui mentent, plus personne ne les croit, mÍme quand ils disent la vÈritÈ.

– Mais toi, tu mías cru !

– Parce que… euh… parce que cíÈtait la premiËre fois. Si tu mens souvent, chaque fois que tu me diras quelque chose, je me demanderai si cíest vrai.

LíarrivÈe díune amie interrompit opportunÈment cette dÈmonstration peu brillante. Tandis que je prÈparais du cafÈ, le tÈlÈphone a sonnÈ, et je líai priÈe de dÈcrocher.

– De la part de ?… Maurice ?

Elle níavait pas plus tÙt prononcÈ la premiËre syllabe du prÈnom que je jaillissais de la cuisine comme une furie en faisant de grands signes et en chuchotant : ´ Jísuis pas l‡ ! Jísuis pas l‡ ! ª. Et cíest ‡ líinstant o˘, sur le ton de la dÈsolation la plus totale, la copine compatissait que cíÈtait vraiment pas de chance, que je venais de sortir, et offrait de prendre un message, quíun hurlement surgit au niveau de la moquette, o˘ mon hÈritier Ètait jusque-l‡ occupÈ ‡ se tortiller :

– MAIS MAMAN MAIS POURQUOIÖ

La suite de la phrase parvint ‡ mes oreilles relativement attÈnuÈe en dÈcibels et dÈformÈe en Èlocution, parce que, entre-temps, la paume de ma main síÈtait plaquÈe en travers de sa bouche. Je compris nÈanmoins que le sens en Ètait : ´ Ö pourquoi tu dis que tíes pas l‡ ?! ª

Jíai eu du mal ‡ expliquer, et je suis s˚re que ma crÈdibilitÈ en a pris un coup. Líhistoire de líexception qui confirme la rËgle, jíai bien peur quíil ne soit pas encore assez calÈ en grammaire pour en apprÈcier toute la justesse.

«a doit Ítre dans les gËnes. Le mensonge, je veux dire.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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