Pourquoi il y a des zessdÈhefs ?

CíÈtait une journÈe díautomne plutÙt belle, comme líautomne sait les faire quand il veut, une journÈe douce et qui síannonÁait calme. En tout cas, cíest comme Áa que je la voyais. Jíen avais profitÈ pour entraÓner mon fils dans une de ces balades en ville que jíaime bien et lui pas trop, parce quíon ne síintÈresse pas aux mÍmes vitrines, que jíai tendance ‡ míarrÍter longtemps devant celles qui me font de líúil et ‡ dire l‚chement que je níai pas díargent l‡ o˘ síentassent tortues Ninja et autres camions lance-pizzas. Je reconnais que cíest trËs laid de ma part.

Donc, mon fils me suivait, style ronchonnant morose. Moi, pas perturbÈe plus que nÈcessaire, je rÍvassais tranquille, je me voyais dÈj‡ dans cette petite robe tout simpleÖ
– Maman, mais il a quoi, le monsieur ?
Hein ? Quoi ? Qui hurle ? Qui a cassÈ mon rÍve ?! Ah oui, mon hÈritier ! Je líavais presque oubliÈ. Je dis ´ presque ª parce que je níose pas avouer queÖ non, dÈcidÈment, je níose pas.
Bon, avisons :
– Quíest-ce que tu dis, mon chÈri ?
– Je dis : il a quoi, le monsieur ?
Non, pitiÈ, une journÈe qui promettait díÍtre si paisibleÖ
– ChutÖ
– Maman, mais pourquoi il est par terre ?
– AttendsÖ
Et je le pousse discrËtement, jíessaie de le faire avancer. Il freine de toute la semelle de ses baskets.
– Maman, mais il est tombÈ ? Il síest fait mal ?
– Non, attends, je vais tíexpliquerÖ Avance !
– Maman, mais pourquoi tu míessplick pas maintenant ?
– Je tíai dit díavancer !
– Essplick-moi tout de suite, ou jíavance pas.
Je le b‚illonne díune main et le soulËve par la taille de líautre ñ un truc fort commode dont je me rends bien compte que je ne pourrai plus líutiliser que quelques annÈes encore. Je le transporte sous mon bras comme un tapis roulÈ et je le dÈpose quelques mËtres plus loin.
– Mais alors, mais quíest-ce quíil y a ?
– Il y a quíon ne pose pas des questions comme Áa devant les gens. Il fallait demander tout doucement, pour quíil níentende pas. Alors, quíest-ce que tu veux savoir ?
– Quíest-ce quíil a, le monsieur, et pourquoi il est par terre ?
– Cíest un SDF, un clochard.
– Je connais pas les zessedÈhefs, mais je connais ´ La Belle et le Clochard ª. Cíest quoi, un clochard ? Pourquoi il síassoit par terre sur un grand carton aplati avec des sous sur un autre petit carton et une bouteille et cíest tout ?
– Un clochard, ou un SDF, cíest quelquíun qui nía pas de maison et pas díargent. Il síassied dans la rue pour que les gens lui en donnent.
– Pourquoi il range pas ses sous dans son porte-monnaie ? «a míÈtonne pas quíil en ait jamais síil les laisse tout le temps par terre comme Áa. Cíest obligÈ quíil les perde. Ils sont bÍtes, les clochards. Pourquoi tu lui en as pas donnÈ, des sous ?
Pfff. Pourquoi je lui en ai pas donnÈ, de sous, au fait ? Improvisons :
– Cíest parce que les clochards, il y en a plein. Des fois, je donne des sous, mais jíai pas de sous pour tout le monde. Et puis des fois, quand on leur donne des sous, ils achËtent du vin avec.

Je ne suis pas trËs fiËre de mon explication. Quíest-ce que jíaurais d˚ faire ? Donner une piËce ? Un billet ? Un ticket repas ? Une chambre dans mon appartement ? Une bouteille de rouge ? Et díailleurs, qui suis-je, pour dÈcider qui boit trop ?
– Maman, mais moi ya un truc que je comprends pas : pourquoi, au lieu díacheter du vin, par exemple, ils attendent pas díavoir assez de piËces pour síacheter une carte bleue ?
– Ö
– Tu vois, ils síachËtent une carte bleue, et voil‡, ils s’achËtent tout ce qu’ils veulent ! Plus besoin de síasseoir par terre.
– Ö
Je ne míen sors pas. Finalement, jíaurais d˚ lui conseiller de demander lui-mÍme au SDF ce quíil faisait l‡, pourquoi il níavait pas de travail et pourquoi il níallait pas síacheter une carte bleue. Jíessplick comment, moi ?

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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