O˘ il est ?!

– Tu sais, maman, cíest rigolo, il y a des messieurs dans la rue qui ont mis une ceinture ‡ une voiture.
– Ah oui, trËs rigolo, marmonne-je, sans lever le nez de mon roman, ravie de pouvoir lire un peu, ce matin, tandis que mon rejeton en pyjama regarde paisiblement par la fenÍtre.
Quelques minutes de silence, puis :
– Cíest une voiture pareille que la nÙtreÖ
– Ah boooon ! (lire ici une note díintÈrÍt factice)
Re-silence.
– Ils ont mis des bretelles ‡ la ceintureÖ
– MmmmhÖ
Re-re-silence.
– Oooh, maintenant, il y a un camion qui soulËve la voiture par les bretelles de la ceinture.
– Hein ???

Comme si jíavais reÁu un seau díeau, je reprends connaissance brutalement, et je me prÈcipite ‡ la fenÍtre :
– Mais cíest MA voiture quíils enlËvent !
Sous líúil effarÈ de mon hÈritier, je jette mon livre, qui vole, toutes pages battant les airs, et síen va atterrir au coin du salon dans un bruit mou de papier froissÈ, et je me mets ‡ courir en tous sens dans líappartement ‡ la recherche de chaussures, jíen enfile un certain nombre avant que les deux soient identiques, jíattrape au vol mon sac ‡ main, mes clÈs, je hurle ‡ mon fils de ne pas bouger de l‡ et je descends líescalier quatre ‡ quatre.

Un quart díheure, quelques mots aimables et un chËque substantiel plus tard, parvenue ‡ faire remettre mes pneus en contact avec le sol puis ‡ leur dÈgotter un emplacement autorisÈ, je rentre. Entre Èpuisement et soulagement, je míeffondre dans le canapÈ. Jíattends que mon rythme cardiaque regagne la normale. Soudain, presque avant que la question ne surgisse vraiment dans mon esprit, comme instinctivement, mon cúur se vide de son sang : o˘ est passÈ mon fils ?

Jíouvre une porte, deux portes, la fenÍtre de tout ‡ líheure, la chambre. Jíappelle, jíappelle plus fort, je regarde sous les lits, dans le panier ‡ linge sale, dans tous les placards o˘ il adore piÈtiner mes chemisiers. Líangoisse monte. Líappartement est vide. V-I-D-E.
Peut-Ítre a-t-il voulu me rejoindre dans la rue ? Je recommence líopÈration ouragan de tout ‡ líheure, sauf que l‡, je sors effectivement avec des chaussures diffÈrentes líune de líautre. Je scrute les trottoirs, ‡ gauche, ‡ droite. DÈserts. Je traverse la rue, sonne chez mon copain díen face, ouvre la bouche, prÍte ‡ lui demander síil aurait aperÁu mon rejeton, il me prÈcËde :
– Ah, salut, tu viens chercher ton fils ?
– Comment Áa ? Il est l‡ ? Tout seul ? Il est venu tout seul ? Il a traversÈ tout seul ?
– Ben oui.
Il faut vous dire que le copain en question est particuliËrement flegmatique. Je le bouscule, vÈritable furie, pour atteindre au plus vite la porte du sÈjour quíil míindique díun pouce placide.

Effectivement, mon garÁon est l‡, tranquillement installÈ dans un fauteuil, devant un DVD de Disney, et toujours en pyjama.
– Mais, mais quíest-ce que tu fais l‡ ?!
– Ben, je suis venu.
– Tu as traversÈ la rue ?
– Ben oui.
– En pyjama ?
– Ben oui.
– Mais quíest-ce qui tía pris ?
– Je te regardais par la fenÍtre, et, quand les messieurs ils ont remis ta voiture par terre, tu es partie dedans, alors je voulais pas míennuyer.
– Tu aurais pu te faire Ècraser en traversant ! Et quíest-ce que tu aurais fait, síil níy avait eu personne, ici ?
– Ben, mais y avait quelquíun.
Ben oui, tiens, y avait quelquíun, alors quoi ? Ma vue síest brouillÈe, mes oreilles ont bourdonnÈ, aprËs, je ne me souviens plus bienÖ

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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