« Occupe-toi de tes… passions ! »

–         Eh mon chéri, viens voir un peu cette émission, c’est génial !

–         J’ai pas l’temps, M’man, chuis en tournoi.

L’héritier, dont j’avais aperçu, du coin de l’œil qui n’est pas rivé sur le petit écran, l’ombre dans la lumière du frigo entrouvert à la hâte, repart à toute vitesse vers sa chambre, deux ou trois pots de yaourt sous le bras.

Le tournoi en question, ne croyez pas que ce soit du tennis (dans sa chambre, ce serait compliqué). Non, c’est un tournoi sur Internet, évidemment. D’après mon fiston préféré, son équipe et lui son très très forts. Ils sont même sponsorisés (c’est-à-dire que je ne sais quelle marque finance l’hébergement de leur site). Paraît que c’est tout dire. Sans doute que je serais fière, si je comprenais ce que ça veut dire.

Mais pour l’instant, telle que vous me voyez, je suis hypnotisée par une rediff d’« Ushuaia nature ». Des volcanologues conduisent Nicolas Hulot sur les pentes d’un volcan en éruption. La lave descend, à des allures diverses, entre jaune, rouge et noir. Un reportage magnifique. Quel beau métier, volcanologue, songe-je…

–         Chériiii, m’égosille-je en direction de la chambre filiale, tu as déjà pensé au métier de volcanologue ?

–         Nan, ois-je.

–         C’est vraiment un beau métier, insiste-je.

–         Hmmm.

Je ne note même pas son indifférence, le reportage au paradis continue, une ou deux îles plus loin, sous l’eau maintenant. D’un lagon, s’il vous plaît.

J’ai l’air d’être affalée sur mon canapé, en fait, je flotte entre deux ondes turquoise. Le Hulot accompagne cette fois un scientifique spécialiste des poissons des lagons. Au milieu des coraux, ils caressent cette friture multicolore, tandis que leurs cheveux flottent souplement dans l’élément liquide. Encore un métier auquel j’ai oublié de songer au moment de mon orientation professionnelle.

Et à peine quitte-t-il ses palmes sur le sable blanc que le Hulot se fait guider dans une nature extraordinaire, à la suite d’une jeune femme, vétérinaire celle-là, championne ès-espèces menacées du genre oiseau des îles.

« T’es pas trop vieille pour faire une passion »

–         Ça y est, M’man, on a encore gagné le tournoi !, annonce fièrement le combattant en se laissant tomber de tout son poids sur le canapé. On est tellement forts qu’il y en a qui croient qu’on triche.

–         Regarde un peu ça, chéri, fais-je sans même prêter attention au notable effet trampoline que vient de produire sur mon corps le brutal atterrissage du sien. Ça ne te tenterait pas de devenir vétérinaire spécialiste des oiseaux des îles ? Ou des poissons des lagons ?

–         Mais enfin, Maman, s’agace-t-il, tu sais bien que je veux être programmeur de jeux vidéo ! Volcanologue, vétérinaire… quoi encore ?

En se levant pour regagner sa chambre, déjà dos tourné, il lance : « Tu sais, M’man, t’es pas trop vieille pour faire une passion. Tu devrais reprendre des études. »

OK. J’avais pourtant fait preuve d’une opiniâtreté remarquable pour projeter mes désirs personnels sur ma descendance, mais il semble que, malheureusement, elle, ait mieux à faire que de les accomplir. Bon, j’ai des excuses, non ? L’héritier a fini par jeter son dévolu sur l’informatique. Peut-on imaginer plus ennuyeux ? Depuis la maternelle, c’est le projet qui me fait le moins rêver. Et pourtant, j’ai dû successivement me voir en mère de vendeur de McDo, de conducteur de camion poubelle, de roller à Carrefour, de professeur et de chanteur à succès.

Ce qui est bizarre c’est que, à la différence de ces champions ratés, de ces Miss France jamais élues, de ces comédiens ou musiciens à jamais amateurs, ou de ces énarques déchus qui entraînent leurs enfants à l’accomplissement de leurs propres vocations inassouvies, aucune carrière scientifique n’a jamais fait partie de mes ambitions à moi. Sauf maintenant, peut-être.

Allez, puisque je ne suis « pas trop vieille » (merci l’héritier), un cursus débuté dès la rentrée prochaine devrait pouvoir faire de moi, quelques années avant la retraite, une volcanologue hors pair ou une vétérinaire pour friture colorée dont l’épanouissement ne devra rien à la carrière électronique de sa descendance. Tant qu’ya d’la vie…

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

Lire aussi...

  • Poulette Dodue 23 février 2012 at 9 h 13 min

    Perso j’ai un vrai passion pour les rugbymen (entre autres) je vais suivre les préceptes de ton héritier tiens !

  • unehistoire 23 février 2012 at 10 h 34 min

    Regarder les rugbymen c’est un peu la passion selon Saint mate yeux ?

  • Zette 23 février 2012 at 10 h 36 min

    Je vais les reprendre aussi.
    Je trouve que depuis que je les ai laissées, elles se tiennent très mal.
    Il faut absolument un tour de vis!

    D’ailleurs je me demande si notre gégération n’est pas responsable des études si mal prises qu’elle veut les reprendre.

    (faut pas le dire trop fort sinon ils vont AUSSI nous mettre ça sur le dos, en plus du Nutella qu’il manque TOUJOURS dans les placards.)

  • MamyS 23 février 2012 at 10 h 36 min

    J’ai bien failli être la mère, dans l’ordre chronologique, d’un fantôme puis d’un pneu-de-voiture-de-course-verte! Et devine…. Il travaille dans le monde virtuel!

  • electromenagere 23 février 2012 at 11 h 38 min

    Moi j’ai la passion du glandage, je devrais peut être m’y mettre !

  • Muriel Gilbert 23 février 2012 at 11 h 38 min

    @ Poulette : Un bon concept qui ne demande pas trop d’entraînement, c’est de jouer le rôle du ballon.
    @ unehistoire : C’est ça, Poulette ?
    @ Zette : Notre « gégération », comme tu dis, est responsable de tout. Enfin, sauf ce dont la précédente est responsable. Reprenons tout. Etudes comprises.
    @ MamyS : Ah. Et tu n’as pas consulté, pour ton héritier ? J’aurais eu peur !
    @ Electro : Je sais pas quel est le cursus, mais tu devrais envisager des études de glandage.

  • hysterikmum 23 février 2012 at 11 h 39 min

    j’aime énormément ta manière d’écrire c’est trés drole et trés doux aussi .
    La descendance n’a pas tort : il n’y a pas d’age pour changer de voie 😉

  • unehistoire 23 février 2012 at 12 h 45 min

    @Muriel : le rugby c’est une passion à la mode.

    Le XV de la Rose

    Même si DSK, le coq sportif, ne sort plus
    le 15 de France et évite les  » hole black  » ,
    Hollande se place au dessus de la mêlée,
    Montebourg déborde sur l’aile gauche,
    Ségo ovale des couleuvres à défaut
    d’ « avale Haby » (*)
    Valls et Baylet boivent une petite bière,
    ils ont l’  » esprit bock »,
    et même  » Aubry s’y colle  » et soutient l’Irlande.

    Reste à savoir qui transformera l’essai.

    (*) Vous vous souvenez des manifs contre sa réforme ?
     » On viendra à bout d’Haby « 

  • Gaëlle 23 février 2012 at 15 h 25 min

    Plutôt que de choisir entre vétérinaire, plongeuse ou volcanologue, pourquoi tu deviendrais pas plutôt animatrice télé : tu pourrais prendre la place de Nicolas Hulot et devenir tout ça à la fois !

  • Muriel Gilbert 23 février 2012 at 16 h 49 min

    @ Hysterikmum : Merci 🙂 Tu m’as l’air très douce toi-même, pour une « hysterik » !
    @ unehistoire : 😀 Je ne vais pas participer à la troisième mi-temps.
    @ Gaëlle : Mais voilà une fille qu’en a dans la cafetière ! Il faut que je fasse Nicolas Hulot à la place de Nicolas Hulot ! En plus, la place est libre, je crois.

  • Poulette Dodue 24 février 2012 at 9 h 23 min

    Ben non non « une histoire » n’est pas Poulette ! Mais je vois que les rugbymens font un tabac ! mais tu me connais j’ai un grand coeur, les hockeyeurs sont tout à fait une passion aussi (voir même plus grande !!)

  • unehistoire 24 février 2012 at 10 h 00 min

    Il faut dire que les hockeyeurs, quand on leur propose de faire des bitaises, ben ils disent toujours  » hockey « 

  • Dominîmes 26 février 2012 at 12 h 20 min

    Trop sympa !
    Finalement l’héritier est porteur de plein d’ésperances pout toi…tu as toutes tes chances pour réussir, IL Y CROIT ! 😉 si on pouvait être comme lui…

  • Muriel Gilbert 26 février 2012 at 13 h 32 min

    @ Poulette : Je voulais dire que le comm de unehistoire s’adressait à toi !
    @ unehistoire : OK, je vois 🙂
    @ Dominîmes : C’est vrai, il croit en moi. Je SERAI Nicolas Hulot.

  • unehistoire 27 février 2012 at 11 h 46 min

    Même s’ils sont durs sur les calendriers
    les rugbymen seraient plutôt mous du bulbe ok ?
    Et mieux vaut ne pas leur chercher de crosse.

    Alors que si on court les hockeyeurs,
    faut choisir la plus belle crosse,
    c’est un peu la crosse qu’on trie.

    Mais attention s’il met de la porte
    de sa chambrette le loquet,
    et commence à se déloquer,
    des fois on croit que c’est pour une nuit
    et crac voilà que c’est la crosse coeur !

  • unehistoire 27 février 2012 at 11 h 47 min

    Et bien sûr, quitte à prendre un hockeyeur, il faut choisir un palet.

  • anacoluthe 28 février 2012 at 10 h 42 min

    mais dans « programmateur de jeux vidéo » il y a quand même « jeux vidéo », ce n’est pas si ennuyeux que ça ! Le pire que mes filles pourraient me faire, c’est « comptable », le comble de l’ennui pour moi…

  • Muriel Gilbert 28 février 2012 at 22 h 11 min

    @ unehistoire : Un Palois ça va pas ?
    @ anacoluthe : Tu as raison. J’avais même pas imaginé si ennuyeux que comptable.

  • unehistoire 29 février 2012 at 9 h 46 min

    @Muriel
    Les chipendales palois ont fort belle Pau
    mais prennent fort cher pour l’effeuillage,
    c’est un peu un Pau sur le rêve nu.
    Faut dire qu’ils prennent des positions si tordues qu’à chaque fois, ils risquent l’hernie fiscale.
    Maintenant si un peu candide,
    tu veux avec eux cultiver votre jardin secret,
    ils sont un peu magiques pour ça
    des vrais Harry Pau de terre ?