kiki, c'est le kiki de tous les kikis

Et si on appelait les choses par leur nom ?

Habitant du siècle numéro vingt et un, t’as remarqué que l’Hexagonie est en train de se faire une spécialité de ne pas appeler les choses par leur nom ? Qu’il y a de plus en plus de mots interdits ? Oui, le politiquement correct a frappé, mais pas tout seul. Le socialement faux-jeton aussi. Et le vocabulairistiquement d’équerre.

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Dans la seconde moitié du siècle numéro vingt, les aveugles se sont transformés en non-voyants et les vieux en seniors. Pourquoi pas.
Tu reconnaîtras quand même qu’il y a abus quand Hanna, 4 ans, à qui je recommande de ne pas marcher sur la vieille bouteille qui traîne sur le sol de ma voiture, lève doctement l’index pour pontifier : « On dit pas ‘vieille’, on dit ‘âgée’. »
Et puis, pourquoi les cités pourries sont-elles devenues des « quartiers » ? Comme si Montmartre n’était pas un quartier ! On a d’abord parlé de « quartiers sensibles », et puis, « sensibles », c’était encore un peu trop clair, un gros mot, synonyme d’incendies de voitures de pauvres, de dealers dans les cages d’escalier et d’immeubles décatis aux ascenseurs en panne. Bref, les « jeunes à problèmes » (encore un euphémisme) n’habitent plus des cités pourries, mais des « quartiers ».
A peu près à la même époque, « en région » est devenu la façon proprette de désigner la province. Comme si « province » était une insulte et que l’Ile-de-France n’en était pas une, de région. Enfin, tout ça, c’est du vocabulaire politique. Tu imagines ton voisin de comptoir disant « Mon papy Nono, il habite en région. » Le papy du voisin de comptoir, il habite dans le Limousin, et pis voilà.

Plus moyen de causer de chat femelle

Et puis, ya tous ces mots qui étaient encore d’usage courant au siècle numéro vingt, et qui, à force d’être employés comme euphémismes pour causer sesque, sont devenus cracras. Plus moyen de causer de chat femelle (tu vois, j’ose même pas le dire) sans provoquer des ricanements salaces. Figure-toi que j’ai eu une vieille féline qui perdait ses poils. Eh ben j’ai vite compris qu’il valait mieux que je parle de « mon vieux chat », tant pis pour le féminisme.
Evidemment, des termes aussi banals que boules ou queue sont bannis, sous peine d’outrage ou de ricanements. On préférera préciser « quelles belles boules de pétanque ! » et parler de « file d’attente ». Ah, et si ton voisin de comptoir est content que l’OM ait mis la pâtée au PSG, ne t’avise pas de remarquer qu’il est gai : danger de bourre-pif solidement testostéroné.
Là où ça dépasse les bornes, c’est quand tu ne peux même plus affubler tes gosses des petits noms de ton choix : « Maman, c’est juste plus possible que tu m’appelles ton grand Kiki ! » Figure-toi que, depuis Le Père-Noël est une ordure, ce mot gentil – qui désignait même, dans mon enfance soixante-dizarde, ce chimpanzé en peluche dont rêvait toute la cour de récré (« Kiki, c’est le kiki de tous les kikis », disait la pub) – a subi un glissement de sens qui m’avait échappé. Tout ça à cause du « gros kiki » à Félix qui enchante tant Zézette épouse-X.kiki, c'est le kiki de tous les kikis
A l’inverse, dans le genre expressions codées, les trucs franchement cul, eux, essaient de se proprifier. Par exemple, les magazines éroticopornos sont classés au rayon « charme ». Où t’as vu le charme là-dedans ? Du coup, j’ai longtemps été surprise quand une copine racontait son week-end dans un hôtel de charme. J’avais pas loin de 30 ans quand j’ai compris que c’était pas des hôtels de passe.
Habitant du siècle numéro vingt et un, mon kiki, et si on créait le club de ceux qui appellent les choses par leur nom ? Allez, je prends les inscriptions.

Chronique T’as remarqué, en direct sur France Inter chaque lundi à 5 h 50, dans la joyeuse émission de Brigitte Patient, Un jour tout neuf.
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© Muriel Gilbert

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  • Anna 18 juin 2012 at 9 h 28 min

    Tu prends les inscriptions ? Ça m’intéresse.

  • charlotte75 18 juin 2012 at 9 h 31 min

    voilà une chronique qui dit les choses telles qu’elles sont.. »Docteur, ma chatte perd ses poils que dois-je faire…? »

  • fannette 18 juin 2012 at 9 h 44 min

    Ben moi j’ai une chatte, un peu vieille mais qui perd ses poils (et qui du coup a le droit de dormir avec moi…) Nanméoh!! Déjà que je dis pas de gros mots (des vrais, enfin ceux que moi je considère comme tels), si en plus j’dois enlever ceux-là, ça va devenir franchement compliquer de se causer, non??

  • Poulette Dodue 18 juin 2012 at 9 h 59 min

    J’en suis !!
    Chatte, queue, aveugle, sourd, vieux, vioque !!
    Wala.

    • Marc Ballan 18 juin 2012 at 15 h 23 min

      Et bite, couille, con, zob & pine
      Aargh! Rhâ^Lovely!

  • dominimes 18 juin 2012 at 11 h 13 min

    Merci pour cette chronique qui a oublié les techniciens de surface et autres adages… mais on pourrait en mettre effectivement des tonnes.
    Que veux-tu, on tourne autour du pot…j’ai pas le droit de dire ça ?
    Le politiquement correct nous affadit tout…

  • missrelie 18 juin 2012 at 11 h 18 min

    comme tu as raison!!
    moi mes filles sont dans l’age du le pipi caca prout alors ça plus la langue de bois!! c’est Versailles chez nous!
    sais tu que dans le nord on appelle afectuesement les zenfants ma crotte! c’est beau l’amour non!
    bises

  • Mulautre 18 juin 2012 at 11 h 35 min

    hihihi.
    Ça me rappelle une scène récente avec ma grand-mère dans un magasin de chaussures. Elle était installée pour essayer des mocassins. Arrive un gros matou qui lui tourne autour. Et ma grand-mère de répéter en boucle : « Ah, ça, il sent ma chatte, c’est sûr ». Silence gêné dans l’assistance. Ben oui, ma grand-mère est vieille et elle a une chatte 😉

  • mamiesara 18 juin 2012 at 12 h 04 min

    dans mon pays d’adoption,là où les lingots sont plus souvent en chocolat qu’en or,quoiqu’on en dise,une friandise nommée « tête de nègre »,a fait les délices de générations de petits,et grands.Et puis un jour,à la trappe les têtes de négre,bonjour les têtes de choco,pour les esprits rétrécis bien pensants!eh ben,ça le fait pas, je m’insurge,et m’inscris sur la liste.

  • Béatrice 18 juin 2012 at 12 h 47 min

    Je signe aussi (enfin si je peux, j’ai pas de chatte … ) 😉

  • Marc Ballan 18 juin 2012 at 15 h 29 min

    Ah, foutre! Que c’est bon!
    Je profite qu’on ait un peu oublié ce que « foutre » veut dire. D’ici qu’un vieux racorni se réveille, on n’aura plus le droit de s’en foutre, d’en avoir rien à foutre, ni de l’envoyer se faire foutre.
    Fuck!

  • Céquiaile 18 juin 2012 at 15 h 51 min

    Petit correctif: désolée, mais le « kiki  » faisait déjà carrière sous la ceinture en un « tps que les moins de 20ans »…(expression très employée par la Denise à mon usage).
    Remarque dans le genre crétin, « les commodités de la conversation » et autres âneries moquées par Molière rejoignent les « référentiels bondissants  » et autres « outils scripteurs » dont on n’a pas honte de nous abreuver dans certains milieux et qui ont fait l’objet d’une de tes chroniques espiègles. Mais leur but il est vrai n’est pas d’édulcorer la réalité comme par ex « il ns a quittés » ou autres mièvreries qui tournent autour du pot (enfin de l’urne en l’occurence!).

  • Cambroussienne 18 juin 2012 at 17 h 27 min

    Han, tu sais ce à toi ton article me fait penser ? Samedi, alors que je passais dans une épicerie « exotique », j’ai trouvé enfin le nectar que m’achetait ma soeur lorsque nous étions en vacances en Guadeloupe. Il y avait là deux jus d’acérola (marque « Caresse Antillaise ») que j’ai bien évidemment pris. Une fois arrivée à la caisse, il me fallait absolument savoir s’il avait régulièrement du stock. Je pense que l’hôtesse se souviendra de moi à mon prochain passage, puisque je me suis adressée à elle en ces termes : « Dîtes-moi, vous recevez souvent des Caresses ? »…

  • Cathy 18 juin 2012 at 20 h 24 min

    Merci d’avoir évoqué cette douloureuse déviance de la langue française. Mon fils ne veut plus que je l’appelle Loulou parce que chez son père un loulou c’est une crotte de nez !

  • MamyS 19 juin 2012 at 12 h 02 min

    On devrait remercier les bien-pensants qui ont pondu ce langage puisque grâce à eux nous rions de ces expressions invraisemblables!
    Je m’inscris!

  • Dame Petunia 19 juin 2012 at 14 h 44 min

    A mon ancien travail :

    – Moi : « Il va falloir intervenir, Mme X est aveugle »
    – Connasse en chef qui me fusille du regard : « Pas aveugle, malvoyante ! »
    – Moi (grinçant des dents) : « Non mais, elle ne voit mal, elle ne voit plus rien du tout ! »

    Eh oui, aveugle est un gros mot… Et la chatte n’est plus la femme du chat depuis longtemps !

    J’avais envie de rédiger un billet de ce genre depuis longtemps ! Je trouvais aussi risible que les noirs ne soient plus noirs mais « de couleur »…

  • Fabienne 19 juin 2012 at 18 h 46 min

    Bravo Mumu! Il faut d’ailleurs interdire « comment allez-vous? », car cette expression, qui remonte à la Renaissance, signifiait alors « comment allez-vous à la selle? » Ben oui, de la chose dépendait l’état de santé et c’était donc fort délicat de s’enquérir ainsi de la santé d’autrui. La seule réponse valable est donc: »J’ai fait une belle crotte,merci!  » ou, au contraire: »Mal, je suis fort constipé(e)!!! » Il est insensé qu’on continue à se saluer ainsi dans un monde aussi aseptisé que le nôtre, mais que fait la police des moeurs langagières!!!

  • broisha 19 juin 2012 at 21 h 29 min

    n’oublions pas les élèves qui sont des « apprenants » et les profs des « facilitateurs » de connaissances… si si !!!!

  • Muriel Gilbert 24 juin 2012 at 18 h 23 min

    @ Anna : Inscrite !
    @ Charlotte : « Ma VIEILLE chatte »…
    @ Fannette : Vas-y, cause autant que tu veux 😉
    @ Poulette dodue : Championne, Poulette.
    @ Marc Ballan : Champion ex-aequo.
    @ Céquiaile : Oui, mais tu n’entendras plus personne appeler un gamin son « kiki ».
    @ Cambroussienne : 😀 Elle a répondu quoi ?
    @ Cathy : Ah oui, dans mon enfance aussi, un loulou c’était une crotte de nez. Reconnais que c’est plus joli.
    @ MamyS : Remercions-les, ça mange pas de pain…
    @ Dame Petunia : Sûr qu’il y a la matière d’un autre billet, avec pas mal d’autres mots interdits…
    @ Fabienne : Moi, en tout cas, je vais bien. Et toi ?
    @ Broisha : Et les stylos des « outils scripteurs »…

  • les cafards 25 juin 2012 at 6 h 18 min

    très belle chron,ique que celle de ce matin qui confirme qu’il est vraiment très dur de se lever à 4h du mat et pire encore, de croiser des journaleux en pyjama dans les couloirs d’Inter !

  • Anna 25 juin 2012 at 10 h 36 min

    Broisha et Muriel : moi, ce qui me fait e plus marrer, ce sont quand même les ballons qui deviennent des « référentiels bondissants ».