enfant jouant avec des bulles de savon

Mon fils, il veut pas mourir

enfant jouant avec des bulles de savonBande de parents, au secours : mon fils míapprend la vie ! Peut-Ítre il faut que jíexplique un peuÖ Mon fils, il a 5 ans. Il mesure un peu plus díun mËtre, il est ni plus stupide ni moins quíun autre. Mais il a cette manie, et Áa ne date pas díhier, de me poser des questions que je ne me pose pas, certaines que je me souviens míÍtre posÈes un jour, díautres auxquelles je níai jamais songÈ.
Cette faÁon quíil a de me jeter ‡ la figure líincongruitÈ du monde ´ civilisÈ ª, les bizarreries des ambitions humaines, la violence de la nature et líhorrible beautÈ de la TerreÖ «a date du jour o˘ il a su faire une phrase, et mÍme sans doute díavant.
Mon fils me rÈapprend la vie. Fort bien. Mais alors pourquoi ´ Au secours ª ? Parce que pour la lui expliquer, la vie, je suis bien obligÈe de la regarder. Et de me regarder. Au secours, parce quíil me flanque tout par terre, cet inlassable poil ‡ gratter, avec ses grands yeux marron qui attendent de moi la rÈponse ‡ tout.
Un exemple ?
Facile : on est tous les deux dans la voiture. Je conduis, il est assis derriËre. Il fait nuit.
– Manman, je mange bien, maintenant, hein ?
– Oui, mon amour (distraitement).
– Et mÍme, je mange trËs proprement.
– Oui, trËs proprement, mon chÈri.
Je commence ‡ me demander o˘ il veut en venir. Mon sixiËme sens ñ celui de la maternitude ñ míavertit que Áa sent le roussi.
– Manman ?
– Oui ?
– Si je mange bien, je meurs jamais ?
Bon sang, je crois quíil vient encore de míenfoncer un pieu dans le ventre ñ je dis ´ encore ª parce que chez lui cíest une sorte de manie. Je conduis, rappelez-vous : je ne peux mÍme pas le prendre dans mes bras. Quíest-ce que je fais ? Je mens ou je lui enfonce le pieu dans son petit ventre rond ‡ lui ? Je biaise :
– Si tu manges bien, tu vivras plus longtemps.
– Toi aussi, tu meurs ?
– BenÖ oui, mais tu seras dÈj‡ un pÈpÈ, ‡ ce moment-l‡, tíauras plus besoin de moiÖ
– Je veux pas que tu meures.
– Ö (gloups !)
– Manman, moi je veux pas mourir. ª
«a y est, je vois troubleÖ Je sens quíil me supplie de lui mentir. Je re-biaise :
– Tu sais, moi je pense que quand on est mort, on est mort et cíest tout. Mais il y a des gens qui croient quíon laisse notre vieux corps dans la terre et quíon síen va habiter dans les nuages, comme le PËre NoÎl.
Je sens quíil síaccroche ‡ mes mots comme un presque noyÈ ‡ une bouÈe. Cíest abominable ce que jíai envie de le serrer contre moi, une espËce de torture.
– Mais toi, tu crois pas Áa ?
– Non. Mais toi, tu peux y croire, si tu veux.
– Je veux.

CíÈtait il y a quelques mois. Il avait eu un peu de mal ‡ síendormir, ce soir-l‡. Moi aussi. Et puis voil‡, on níen avait plus parlÈ.
Hier soir, je líavais couchÈ et cíÈtait la dixiËme fois quíil me rappelait, ‡ chaque fois sous un prÈtexte diffÈrent. Je suis relativement dÈvouÈe, comme mËre, mais la onziËme fois, je me suis f‚chÈe. Je líai vu se retenir, essayer de faire le brave, mais il a fini par Èclater : torrent de larmes incontrÙlable.
– Ne pleure pas, jíai fait, je me f‚che parce que tu míappelles pour níimporte quoi, et moi je suis crevÈeÖ Tu sais bien que, mÍme si je me f‚che, je tíaime toujours. Je tíaimerai toujours, mon chÈri.
Je dois prÈciser que jíai beau Ítre un ange de patience, il a quand mÍme líhabitude que je le gronde, surtout quand il cherche ‡ me tuer avant de síendormir. JíÈtais plutÙt surprise que le petit savon que je venais de lui passer ait produit cet effet dÈvastateur.
– Cíest pas vrai que tu míaimeras toujours : quand je serai mort, tu míaimeras plus !
Bon sang, revoil‡ cette vermine de faucheuse noire. Sa puanteur envahit la petite chambre bleue. Je fais ce que je peux avec mon aÈrosol contre les mauvaises odeurs :
– Je tíaimerai jusquí‡ ce que moi je sois morte, et, ‡ ce moment-l‡, il y aura plein díautres gens qui tíaimeront.
Il se calme. Je raconte une histoire avec plein de bÍtises pour le faire rire. «a marche. Il rigole. Il síendort.
Mais je sais que cette vieille saletÈ de camarde est plus forte que moi et toutes mes blagues. Je sais quíelle reviendra, et je fourbis dÈj‡ mes armes ridicules.
Pourtant, ne croyez pas que mon fils passe son temps ‡ se poser de graves questions mÈtaphysiques : juste en ce moment, tandis que je claviote ces mots sur mon ordinateur, il pleut ‡ torrent, et lui il est dehors, il fait des bulles, avec un truc ‡ bulles, en hurlant tout seul : ´ Cíest la fÍte au village ! Cíest la fÍte au village ! ª

Allez, salut, bande de parents !
© Muriel Gilbert

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  • Begonia 27 février 2011 at 20 h 11 min

    L’angoisse de la mort disparaÓt ‡ l’adolescence o˘ l‡, la « chose » en pleine mutation espËre : soit avoir ÈtÈ adoptÈ (c’est pas possible d’avoir des parents pareils), soit que ceux-ci disparaÓtront plus ou moins brutalement (suivant le degrÈ de contrariÈtÈ).

    • Muriel Gilbert 28 février 2011 at 12 h 34 min

      @ Begonia : Perso, je me souviens pas qu’elle m’ait jamais quittÈe… dommage !