enfant bulles savon

Mon fils, il veut pas mourir [rediff]

[Vingt et unième sièclienne ou ien, comme j’ai pas eu le temps de t’écrire une ânerie inédite, cette semaine, mais comme pourtant t’avais été sage, t’as bien mérité un collector : une rediff vintage de la toute premières chronique « Au secours, mon fils m’apprend la vie », écrite quand l’héritier avait 5 ans.]

Bande de parents, au secours : mon fils m’apprend la vie ! Peut-être il faut que j’explique un peu… Mon fils, il a 5 ans. Il mesure un peu plus d’un mètre, il est ni plus stupide ni moins qu’un autre. Mais il a cette manie, et ça ne date pas d’hier, de me poser des questions que je ne me pose pas, certaines que je me souviens m’être posées un jour, d’autres auxquelles je n’ai jamais songé.
Cette façon qu’il a de me jeter à la figure l’incongruité du monde “civilisé”, les bizarreries des ambitions humaines, la violence de la nature et l’horrible beauté de la Terre… ça date du jour où il a su faire une phrase, et même sans doute d’avant.
Mon fils me réapprend la vie. Fort bien. Mais alors pourquoi “Au secours” ? Parce que pour la lui expliquer, la vie, je suis bien obligée de la regarder. Et de me regarder. Au secours, parce qu’il me flanque tout par terre, cet inlassable poil à gratter, avec ses grands yeux marron qui attendent de moi la réponse à tout.
Un exemple ?
Facile : on est tous les deux dans la voiture. Je conduis, il est assis derrière. Il fait nuit.
– Manman, je mange bien, maintenant, hein ?
– Oui, mon amour (distraitement).
– Et même, je mange très proprement.
– Oui, très proprement, mon chéri.
Je commence à me demander où il veut en venir. Mon sixième sens – celui de la maternitude – m’avertit que ça sent le roussi.
– Manman ?
– Oui ?
– Si je mange bien, je meurs jamais ?
Bon sang, je crois qu’il vient encore de m’enfoncer un pieu dans le ventre – je dis “encore” parce que chez lui c’est une sorte de manie. Je conduis, rappelez-vous : je ne peux même pas le prendre dans mes bras. Qu’est-ce que je fais ? Je mens ou je lui enfonce le pieu dans son petit ventre rond à lui ? Je biaise :
– Si tu manges bien, tu vivras plus longtemps.
– Toi aussi, tu meurs ?
– Ben… oui, mais tu seras déjà un pépé, à ce moment-là, t’auras plus besoin de moi…
– Je veux pas que tu meures.
– … (gloups !)
– Manman, moi je veux pas mourir.”
Ça y est, je vois trouble… Je sens qu’il me supplie de lui mentir. Je re-biaise :
– Tu sais, moi je pense que quand on est mort, on est mort et c’est tout. Mais il y a des gens qui croient qu’on laisse notre vieux corps dans la terre et qu’on s’en va habiter dans les nuages, comme le Père Noël.
Je sens qu’il s’accroche à mes mots comme un presque noyé à une bouée. C’est abominable ce que j’ai envie de le serrer contre moi, une espèce de torture.
– Mais toi, tu crois pas ça ?
– Non. Mais toi, tu peux y croire, si tu veux.
– Je veux.
C’était il y a quelques mois. Il avait eu un peu de mal à s’endormir, ce soir-là. Moi aussi. Et puis voilà, on n’en avait plus parlé.
Hier soir, je l’avais couché et c’était la dixième fois qu’il me rappelait, à chaque fois sous un prétexte différent. Je suis relativement dévouée, comme mère, mais la onzième fois, je me suis fâchée. Je l’ai vu se retenir, essayer de faire le brave, mais il a fini par éclater : torrent de larmes incontrôlable.
– Ne pleure pas, j’ai fait, je me fâche parce que tu m’appelles pour n’importe quoi, et moi je suis crevée… Tu sais bien que, même si je me fâche, je t’aime toujours. Je t’aimerai toujours, mon chéri.
Je dois préciser que j’ai beau être un ange de patience, il a quand même l’habitude que je le gronde, surtout quand il cherche à me tuer avant de s’endormir. J’étais plutôt surprise que le petit savon que je venais de lui passer ait produit cet effet dévastateur.
– C’est pas vrai que tu m’aimeras toujours : quand je serai mort, tu m’aimeras plus !
Bon sang, revoilà cette vermine de faucheuse noire. Sa puanteur envahit la petite chambre bleue. Je fais ce que je peux avec mon aérosol contre les mauvaises odeurs :
– Je t’aimerai jusqu’à ce que moi je sois morte, et, à ce moment-là, il y aura plein d’autres gens qui t’aimeront.
Il se calme. Je raconte une histoire avec plein de bêtises pour le faire rire. ça marche. Il rigole. Il s’endort.
Mais je sais que cette vieille saleté de camarde est plus forte que moi et toutes mes blagues. Je sais qu’elle reviendra, et je fourbis déjà mes armes ridicules.
Pourtant, ne croyez pas que mon fils passe son temps à se poser de graves questions métaphysiques : juste en ce moment, tandis que je claviote ces mots sur mon ordinateur, il pleut à torrent, et lui il est dehors, il fait des bulles, avec un truc à bulles, en hurlant tout seul : “C’est la fête au village ! C’est la fête au village !”

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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