Ma mËre, cíest pas ta bonne

– Quand ton dessin animÈ sera terminÈ, tu iras te mettre en pyjama.
– Mmm.
– Tu níoublieras pas de te brosser les dents.
– Mmm.
– Et de ramasser le pot de yaourt qui est ‡ tes pieds, pour le mettre ‡ la poubelle.
– Jíen ai marre, cíest moi qui fais tout, dans cette maison !
Une fois de plus, mon fils ‡ moi lance la preuve de son surdouisme ‡ la face du monde : personne, jíen jurerais, nía jamais dÈposÈ une telle rÈclamation avant díavoir atteint la prÈadolescence.

Comme mon humeur oscille dangereusement entre le rire et líagacement, je míarrÍte entre les deux et adopte un visage serein pour expliquer ‡ mon hÈritier que je ne pense pas líesclavagiser lorsque les seules t‚ches mÈnagËres qui lui incombent concernent le nettoyage des recoins de sa personne. Jíavoue lui demander Ègalement, ‡ intervalles relativement longs, de ranger sa chambre ñ ou plus exactement de me surveiller pendant que je la range, en míinterdisant de jeter le moindre avion en papier loupÈ ñ et de rapporter ‡ la cuisine les divers emballages des biscuits et laitages multiformes quíil consomme un peu partout dans líappartement.

Je ne sais plus exactement comment jíai illustrÈ mon argumentation, mais jíai d˚ mentionner quelque part le fait que je níÈtais pas sa bonne. Jíai eu le plaisir de me rendre compte rapidement quíil avait parfaitement assimilÈ le message : le week-end suivant, il avait invitÈ un copain ‡ dÈjeuner.
– Est-ce que je peux avoir un verre díeau ? me demanda líinnocent convive.
– Ma mËre, cíest pas ta bonne, rÈpondit vertement mon fils.
Pourtant, quelques jours plus tard, tandis quíil rapportait ‡ la cuisine le plateau plein de miettes qui avait contenu son go˚ter, il síarrÍta, songeur :
– Ce serait bien quand mÍme, hein, maman, si on avait une bonneÖ
– Oh oui, mon chÈri. On pourrait mÍme en avoir plusieurs.
– ArrÍte de te moquer de moi [mon fils níaime pas quíon se moque de lui], je dis que Áa serait bien quíon ait une bonne parce que jíai bien compris que tu veux pas Ítre ma bonne, mais quand mÍme, moi, jíai pas envie de ramasser mes affaires et tout Áa.

Et cíest l‡ quíon a trouvÈ un truc gÈnial, avec mon fils, et je vais vous en faire profiter, parce que cíest vrai que cíest dommage de se priver du plaisir díavoir une bonne pour faire ‡ notre place tout ce quíon níaime pas faire. Nous, on a trouvÈ le moyen de síen offrir une chacun. On fait comme Áa : si mon champion du bazar a laissÈ un pot de yaourt par terre, je ne lui demande plus rien ñ jíappelle sa bonne.
– Bonne-de-mon-fils, Bonne-de-mon-fils ! Viens ici. Tu ramasseras le pot de yaourt qui traÓne sur la moquette.
– Díaccord, rÈpond la bonne de mon fils, qui níest autre que mon fils lui-mÍme, mais la partie de lui qui doit faire les choses quíil nía pas envie de faire.
De la mÍme maniËre, il lui arrive de síadresser ‡ ma bonne ‡ moi :
– Bonne-de-maman, je voudrais bien que tu prÈpares le dÓner, jíai faim !

Le mÈnage, mon garÁon níy songe pas, et je dois moi-mÍme ordonner ‡ ma bonne intÈrieure de passer líaspirateur, de faire couler le bain de mon hÈritier et de le poursuivre jusquí‡ ce quíelle rÈussisse ‡ le faire plonger dedans. Díailleurs, quand il nía vraiment pas envie díy aller, il envoie sa bonne prendre son bain ‡ sa place. Au bout du compte, cíest quand mÍme mon garÁon qui est propre, et Áa, on níy serait jamais parvenus avec une vÈritable employÈe de maison. Je ne sais pas si cíest trËs clair, mais il faut que je vous laisse : la bonne qui míhabite doit aller chercher la bonne que mon fiston a envoyÈe ‡ líÈcole ‡ sa place ce matin.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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