Livrophobie

– AhÖ Encore un livreÖ
Líenthousiasme de mon fiston fait plaisir ‡ voir.
– Dis merci ‡ tata MichËle (1), mon chÈri.
– Merci, marmonne-t-il, sans la moindre conviction.
Sans mÍme finir de le sortir de son emballage, il considËre le prÈsent díun regard o˘ líamertume le dispute ‡ la dÈception. Je me demande ‡ quoi il pouvait síattendre, en ouvrant ce paquet de forme rectangulaire, plutÙt plat, exactement au format díun livre de pocheÖ
Personnellement, dËs que ma petite tante lía tirÈ de son sac en plastique, jíai senti les poils de mes bras se hÈrisser par anticipation. Si, si. Jíignore si cíest la honte díavoir engendrÈ un allergique au livre ou plus simplement parce que sa dÈception est toujours aussi sincËrement et horriblement Èvidente, en dÈpit ñ ou peut-Ítre en partie ‡ cause de ñ mes pitoyables efforts pour remercier chaleureusement en compensation.

– Oh, tata MichËle, les ´ Contes du chat perchÈ ª ! Cíest formidable ! Jíadorais les ´ Contes du chat perchÈ ª, Delphine et Marinette, la ferme, les animaux, le loup, tout Áa, non vraiment, quel plaisir, je crois que je vais les relire dËs ce soir ñ tout cela tandis que le livrophobe, totalement dÈsintÈressÈ de la question, síÈclipse tranquillement, et quíon entend dÈbuter líagaÁante musiquette díun jeu vidÈo dans la piËce voisine.
Enfin, ´ livrophobe ª, jíexagËreÖ A presque 10 ans, mon fiston apprÈcie toujours quíon lui raconte une histoire, et je dois ajouter quíil adore aller ‡ la bibliothËque municipale ñ dío˘ il sort inÈvitablement les bras chargÈs díun assortiment de livres de p‚tisserie et de bricolages abracadabrants pour la confection desquels nous ne possÈdons jamais le dixiËme du matÈriel nÈcessaire.

La derniËre fois, aprËs le dÈpart de tata MichËle, je ne sais pas, jíai ressenti le besoin díune petite mise au point :
– ChÈri, je te le demande comme un service : maintenant, tu es assez grand pour faire au moins semblant díÍtre content quand quelquíun tíoffre un cadeau.
– Mais je suis TOUJOURS content quand quelquíun míoffre un cadeau !
– Je veux dire quíil faut que tu continues díavoir líair un peu content quand tu tíaperÁois que cíest un livre. Et puis díailleurs, cíest Ènervant, comment peux-tu Ítre aussi dÈÁu ‡ chaque fois ? «a se voit bien ‡ la forme du paquet, que cíest un livre !
– Tout est toujours de ma faute, jíen ai marre ! Et comment je peux savoir, MADAME, que cíest pas un jeu vidÈo ?
Je respire un bon coup, puis :
– Bon, Ècoute, la prochaine fois, je te prÈviendrai que cíest un livre, et tu feras un effort, díaccord ?

On fonctionne comme Áa depuis. «a ne change rien ‡ son go˚t pour la chose Ècrite, mais jíÈprouve moins de honte. Cíest toujours Áa de pris. Jíai mÍme cru au miracle lorsque, hier soir, en passant devant la librairie du coin, mon hÈritier a claironnÈ :
– Maman, maintenant, jíaime lire !
– Ah bon ? murmure-je, un fol espoir au cúur. (Quand je pense que nos grands-mËres nous empÍchaient de lire le soir pour ne pas nous abÓmer les yeuxÖ ou líinnocence).
– Oui, si tu veux, tu peux míacheter ´ Super Picsou GÈant ª, l‡.
Dix ans. Il a dix ans. Cíest fichuÖ
Mais non, je níabandonnerai pas. Díailleurs, vous allez voir :
– Pas question de Picsou. Tu choisis entre Lucky Luke, Gaston Lagaffe et AstÈrix.
Ah mais ! Il y a des limites, quand mÍme.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

(1) Cette chronique est dÈdiÈe ‡ ma petite tante MichËle, une lectrice assidue… de ce blog.

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