Les poux, c’est chic

– Dis donc, mon chéri, je trouve que tu te grattes beaucoup. Viens voir ici…
Les histoires de poux, vous savez bien, ça commence toujours comme ça. C’est donc comme toutes les autres qu’a débuté celle-ci, voici quelques jours, lorsque j’ai découvert, avec un certain dégoût et à peu près autant d’ennui, une agitation inhabituelle sur le crâne de mon fils. Immédiatement me sont revenues en mémoire les tendres années durant lesquelles, moi-même, je cultivais des locataires d’aussi bon goût – puisqu’ils appréciaient le mien. Si j’en juge par la durée des baux que je me souviens leur avoir consentis à plusieurs reprises, les produits alors proposés par les apothicaires manquaient singulièrement d’efficacité, inconvénient qu’ils espéraient sans doute compenser par la poésie de leurs noms.
Je ne sais pas si vous vous souvenez de la Marie-Rose. Moi, si. Vendue dans une bouteille de verre brun, agrémentée d’une étiquette à jolie dame aux cheveux longs, la Marie-Rose sentait le vinaigre. Moi aussi, évidemment, qu’on en aspergeait biquotidiennement. Et pendant des années, toute ma famille m’a surnommée Marie-Rose. Croyez-moi, le calvaire de Cosette, à côté, c’est de la petite bière. Mais revenons à nos parasites modernes.
Tout en commençant à me gratter par sympathie, je fis part du verdict à mon héritier en ces termes choisis :
– Chéri, tu as plein de poux.
– C’est vrai, ça ?! cria-t-il.
J’étais en train d’expliquer posément qu’il ne fallait pas avoir honte, que j’allais le soigner avec les produits superefficaces d’aujourd’hui, que dans cinq minutes il n’en aurait plus un seul, lorsque je m’aperçus que son visage portait le sourire géant des plus beaux jours. Mon fils était heu-reux. Il a pas compris, ou quoi ?
– Attends, attends, maman, c’est vrai que j’en ai plein ? J’en ai combien ?
Il est positivement ravi. Incrédule, je bégaie :
– Ben, je sais pas combien. Beaucoup. Peut-être une vingtaine. Je ne sais pas.
– Oh maman, s’te plaît, je veux les garder !
– Chéri, je sais que tu aimes les animaux, mais on a déjà‡ un chat…
– C’est pas pour ça. Justement demain, y a la Dame des Poux qui vient à l’école. Elle regarde les têtes de tous les enfants de la classe et après elle choisit que ceux qui z’ont des poux, et elle les emmène avec elle, et elle leur met un produit et elle leur donne du courrier pour leurs parents, et moi, eh ben, eh ben, eh ben, elle m’a jamais choisiiiiiiiiii !
C’est ainsi que j’ai compris que de nos jours – en tout cas dans l’école de mon fils – les poux, c’est du dernier chic. Je l’ai quand même traité – et moi, donc, plutôt double ration qu’une : les locataires imaginaires sont les plus coriaces – en lui promettant qu’il en survivrait assez pour plaire à la Dame.
Le lendemain, j’ai récupéré mon fils à la sortie de l’école, les cheveux collés par paquets de dix, genre tignasse très très grasse, sauf qu’imbibée d’une odeur… spécifique. La mine réjouie comme rarement, il brandissait une enveloppe qu’il me somma d’ouvrir sur-le-champ parce que c’était « très important » :
« Madame,
Au cours de la visite effectuée ce jour par les services d’hygiène dans l’école fréquentée par votre enfant, l’agent responsable a décelé des parasites (lentes) dans sa chevelure, et les a traités selon les recommandations du Conseil Supérieur d’Hygiène… »
Pour prendre connaissance de ce message, j’ai d’abord dû déchirer l’enveloppe à en-tête de la « préfecture de police – Direction de la protection du public », dans laquelle il se trouvait. Vous saviez, vous, que c’est à la police qu’il incombe de nous protéger contre ce féroce ennemi public, le Pou ?

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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