Les parents, des fois, ils ont mauvais go˚t

Une fois de plus, je viens de plonger le gros orteil dans les eaux noires et glacÈes qui clapotent tout au fond du fond du fond de líinsondable fossÈ des gÈnÈrations. Je líen ai retirÈ prestement avec un frisson, et jíen ai encore froid aux pieds.
CíÈtait mardi soir. Mon fils avait obtenu líautorisation díaller choisir un DVD au vidÈoclub, et le revoil‡, la boÓte sous líaisselle, radieux mais nÈanmoins douteux.
– Tu as choisi quoi ?
Il essaie de faire comme síil níavait pas entendu, sauf que je vois bien quíil fait semblant, ‡ sa faÁon dÈtachÈe de se mettre ‡ siffloter. Je repousse rapidement líidÈe que le commenÁant sympathique qui tient la boutique ait pu le laisser approcher des rayons rÈservÈs aux adultes, et míenquiers derechef.
– «a va pas te plaire, rÈpond mon garÁon, piteux.
– Ne fais pas ton timide, je ne tíai jamais interdit de prendre les films que tu voulais.
– Mais des fois, tíaimes pas, marmonne-t-il.
– Enfin, chÈri, tu as tes go˚ts, jíai les miens, nous níavons pas le mÍme ‚ge, cíest normal. Ah, cíest ´ Dragon Ball Z ª que tu as prisÖ en effet, jíaime pas beaucoupÖ
– Ah, tu vois.
– «a ne tíempÍche pas díaimerÖ Tout de mÍme, que ces dessins sont laids !
– Ah, tu vois !
– Excuse-moi, jíai oubliÈÖ
Il met en route le lecteur. Je garde le silence aussi longtemps que je peux. Cíest-‡-dire assez peu.
– Oh l‡ l‡, quelle histoireÖ Franchement, tu y comprends quelque chose ?
– Oui, jíy comprends ! Et tu me g‚ches mon dessin animÈ.

AprËs tout, il a raison. Je quitte la piËce pour le laisser profiter de son mauvais go˚t, avant quíil ne le perde. Mais les lignes du magazine auquel jíessaie de míintÈresser síentremÍlent de dialogues imbÈciles, de menaces viriles, de hurlements rageursÖ Níy tenant plus, je laisse sur la table les passionnants conseils minceur de Karl Lagerfeld, me lËve díun bond et me plante devant mon garÁon :
– Excuse-moi. AprËs, promis, je ne te dÈrangerai plus, rÈponds seulement ‡ cette question : franchement, tu ne trouves pas que ´ Roger Rabbit ª, ou ´ Willow ª, ou ´ Mary Poppins ª, par exempleÖ
– Si, je trouve que cíest mieux, mais je les ai dÈj‡ vus plein de fois. Et ´ Dragon Ball Z ª, cíest bien quand mÍme. Et jíen ai marre que tu dises que les trucs que jíaime sont pas bien, ajoute-t-il, les lËvres tremblantes, parce que Áa me rend triste, et si tu crois que jíaime bien les films que tu regardes et je te dis rien pour pas te faire de peine et pourtant je les trouve vraiment pas intÈressants alors quíest-ce que tu dirais si je te disais tout le temps quíils sont nuls ?

Soudain, je me souviens de mon ambition ardente de devenir majorette rouge et or et bottes blanches et b‚ton magique marchant au pas et haut la cuisse devant la fanfare du village, et je me dis quíon change. Alors, pas fiËre, je prends dans mes bras mon fiston aux yeux pleins de larmes :
– Tíen fais pas, mon chÈri, moi aussi, quand jíÈtais petite, jíavais trËs mauvais go˚tÖ euh, je veux dire, des go˚ts diffÈrents. La preuve, je voulais Ítre majorette.
– Tu as ÈtÈ majorette ?, demande-t-il en reniflant.
– Mes parents míont dit que je pouvais le faire, si je voulais, mais quíelles Ètaient vraiment ridicules. Alors, bÍtement, je níai pas essayÈ.
– Pourquoi ? Cíest pas gentil, Áa, cíest joli, les majorettes. Des fois, je trouve que les parents ont mauvais go˚t.
Une chose est s˚re : les gÈnÈrations passent, le fossÈ resteÖ

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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