Les billets, c’est mieux que les pièces

Pour mon héritier, jusqu’à ces derniers jours, l’argent était un truc assez flou. En gros, les billets étaient des images sans grand intérêt qui sortaient des murs quand on mettait sa carte bancaire dedans. A un billet de 50 euros, il préférait une pièce de 2, parce que ça, au moins, ça pouvait servir – pour glisser dans la fente idoine des jeux vidéo ou des flippers des cafés. N’allez pas en conclure hâtivement que je sois un pilier de bistrot : c’est mon fils, le pilier. Moi, j’attends.

Mon fils vient de comprendre un axiome qu’il n’oubliera plus : les billets, c’est mieux que les pièces. C’est son arrière-grand-père qui l’en a convaincu. Il faut que j’explique que mon grand-père est une sorte de distributeur automatique de billets de banque. Pour parler simplement, mon pépé aime bien donner des sous aux enfants. Mais ce qui lui fait plaisir, bien sûr, c’est que les enfants soient contents de recevoir les sous… Avec mon fiston, il a eu beaucoup de mal. Jusqu’à maintenant, il ne lui avait donné que des pièces de 2 euros…
– Viens par ici, mon bonhomme, j’ai une surprise pour toi, l’ai-je entendu chuchoter l’autre jour, en entraînant son arrière-petit-fils dans un coin tranquille.
Ravi, il l’a suivi. Il espérait sans doute une double ration de pièces de 2.
La nature de l’échange verbal top secret m’a échappé pendant quelques secondes – le chuchotis était trop bas -, puis j’ai entendu :
– Ça rentre pas dans le trou du flipper, je t’ai dit !
– 50 euros, ça vaut vingt-cinq pièces de 2 euros, mon poussin. Et puis, tu peux t’acheter quelque chose de mieux que des parties de flipper, avec. Tu peux t’acheter un pantalon, par exemple…
– Je préfère le flipper.
– Tu peux aussi t’acheter un jouet…
– Une tortue Ninja, tu veux dire ?
Le fossé des générations béait de toute sa profondeur. Mon grand-père est resté bouche bée : une tortue, il sait ce que c’est, mais Ninja…
– Maman, c’est vrai que je peux m’acheter une tortue Ninja, avec un billet ?
– Tu peux même t’acheter quelque chose de mieux…
Mon fils n’y croit pas. Qu’y a-t-il de mieux qu’une tortue Ninja ? Il réfléchit, puis :
– Tu veux dire que je pourrais m’acheter un dessin animé ?
– Par exemple.
– Même La Souris Gonzales ?
– Oui.
– Mais alors, mais les billets, mais c’est mieux que les pièces !
Ré-vé-la-tion.

Hier après-midi était le moment que nous nous étions fixé pour « aller au magasin » dépenser son billet. Mais avant, nous devions aller à la piscine. A la caisse, m’apercevant que je n’avais pas assez de liquide sur moi, je lui demande de me prêter son billet.
– Ah non, alors ! fut la réponse du jeune homme, désormais conscient de la valeur de son patrimoine.
– Mais je te les rendrai, je te le promets !
– Quand je te prête de l’argent, tu me le rends jamais !, chouine-t-il.
– Est-ce que je t’ai déjà emprunté de l’argent ? demande-je, agacée.
– Ben… Ce sera pas le même billet.
Derrière nous, la file d’attente s’allongeait, ma honte et mon exaspération aussi. J’ai dû me fâcher, expliquer que tous les billets de 50 euros étaient rigoureusement identiques. La discussion a été houleuse, mais j’ai mis la baignade à la piscine dans la balance, et il a fini par capituler. Je sentais bien pourtant qu’il n’avait pas confiance.

Lorsque je lui ai rendu ses 50 euros, il a examiné le billet… et il a hurlé : « C’est pas le même ! Le mien était plus cher, les chiffres étaient en plus gros ! Rends-moi un billet pareil ! »
Vous aviez remarqué, vous, que les chiffres sont écrits plus gros d’un côté du billet de 50 euros que de l’autre ?

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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