Le vÈlo ‡ Sue Ellen

Femme ‡ vÈlo avec des fleursVingt et uniËme siËclienne ou ien,†tu connais ma verdeur. Ma vertitude. Mon amour du vert, quoi, en dÈpit de†la passion qui me lie ‡ ma petite bagnole rouge. Mais tu níimagines peut-Ítre pas quelle athlËte ne sommeille en moi que díun úil. La preuve, ‡ peine les VÈlibí arrivÈs ‡ ma porte, il y a un an, jíai pris la carte, tout enthousiasme dehors. Trente euros líannÈe, un vÈlo ‡ dispo quand tu veux, et cíest mÍme pas toi qui trinques quand y faut changer la loupiote ou quand un crÈtin te le pique†? Le beurre et líargent du beurre, jíappelle Áa. Depuis, dËs que la mÈtÈo le permet, jíenfourche líanimal jusques ‡ mon turbin, ‡ une demi-heure de pÈdalage pas trop pentu. Ze total green dream, comme dirait Armstrong. Lance, pas Neil. Ni Louis.

Loin du sourire de la crÈmiËre

Bon, quand la station du bout de la rue níoffre ‡ ta convoitise que deux vÈlos crevÈs, Èvidemment, tu ajoutes cinq minutes. Quand la suivante est vide, Áa fait cinq de plus, et quand celui que tu as choisi ‡ la troisiËme perd une pÈdale au bout de 450 mËtres, tu es loin du sourire de la crÈmiËre, tu es juste en retard au boulot. Ne tíagace pas illico, car il níest pas impensable que tu rencontres encore líoption ´†pas de place pour garer ton VÈlibí ‡ la station la plus proche de ton bureau†ª, allongeant ainsi líaddition des minutes de retard, cÙtÈ destination cette fois.

Cette blague-l‡, la totale, jíy ai survÈcu la semaine derniËre. ArrivÈe en retard, en sueur et en mauvaise humeur le matin, je vÈlibais le soir direction maison depuis ‡ peine un ou deux feux rouges quand il mía semblÈ que mon fessier se rapprochait dÈrangeamment de mes pÈdales.

Je míarrÍte, rehausse la selle moyennant salissage et pinÁage de deux ‡ trois phalanges, remonte ‡ cheval. A chaque tour de roue, lentement, elle síenfonce derechef. Pestage. RecommenÁage de líopÈration. Trois doigts noirs et un pinÁon de plus. Inexorablement, telle une boule de glace qui fond dans son cÙne, la sale selle redescend. A la fin du trajet, jíavais líair díavoir volÈ le tricycle de mon petit frËre, genoux cognant le menton ‡ chaque coup de pÈdale avec torture des cuisses incorporÈe. Cíest l‡ que jíai pris ma dÈcision†: cette trahison avait fait dÈborder le vase de la cÈleste patience dont chacun sait quíelle me caractÈrise. VÈlibí et moi, cíÈtait over.

La nÈvrose du bicloune

Pendant huit jours, dÈprime totale avec tentative de suicide au ralenti par absorption vespÈrale rÈitÈrÈe d’Haribo devant la chaÓne ‡ Bouygues. «a se digËre pas comme Áa, la mort díune passion cycliste. Et puis, comme toujours, le temps a fait son úuvre, jíai entrevu le bout du tunnel. Une copine mía donnÈ une adresse.

Jíen ai parlÈ ‡ mon JicÈ, longuement pesÈ le pour et le contre, et enfin je me suis dÈcidÈe. Depuis quíil est l‡, cíest simple, je suis a-mou-reuse. On avait dÈcidÈ quíil dormirait dehors. La premiËre nuit, jíai pas fermÈ líúil, ou quasi, sursautant au moindre bruissement. A 6 heures, jíÈtais sur le pied de guerre, incapable de me rendormir, sautant dans mon pyjama en polaire et mes mules roses ‡ pompon en plume pour sortir vÈrifier quíil Ètait encore l‡. Le lendemain, ÈpuisÈe par la prÈcÈdente, jíai nÈgociÈ quíil passe la nuit dans le sÈjour (´†Cette nuit seulement†ª, a dit mon JicÈ. Dans notre couple, cíest lui qui fait líhomme. Moi je dis plutÙt ´†Oooooh, et si on le prenait†?†ª Cíest pasque je fais la femme.) Líemmerdant, cíest que JicÈ allait jamais vouloir que mon nouvel amour dorme dans la chambre avec nous.

– Cíest quíun vÈlo†! Tías pas peur quíon te vole ta voiture mais tíes terrifiÈe ‡ líidÈe quíon te vole ton vÈlo. Je rÍveÖ

(Les nÈvroses, caisse tu veux, Áa se commande pas. Jíai la nÈvrose du bicloune, rapport que ya cinq ans on míen a chouravÈ un trËs beau que je venais ‡ peine díacheter.)

– Jíai ÈtÈ traumatisÈe, tíes bien obligÈ díen tenir compte, jíai dit.

Il a fait un genre de soupir et il est parti dans son bureau.

Allez, je te la fais courte†: ‡ force de míuser la cervelle, jíai dÈgottÈ une planque dans la maison que je te raconterai mÍme pas,†au cas o˘ des voleurs de vÈlos en chair et en crÈtinerie viennent chercher líinspiration en ces roses contrÈes virtuelles. Chaque matin, il est l‡, fidËle, prÍt ‡ me porter o˘ je le conduirai. Je suis la reine de la citÈ. Il est plus beau quíun VÈlibí, il est moins lourd quíun VÈlibí, il a plus de vitesses quíun VÈlibí, il estÖ plus cher quíun VÈlibí, mais je viens de dÈcouvrir ‡ son arc une corde insoupÁonnÈe. Ce matin, jíai pas eu le temps de me sÈcher les cheveux aprËs mon shampooing. Je suis nÈanmoins arrivÈe au turbin ‡ líheure, cheveux secs, brushing nickel chrome. Jíavais la raie au milieu et la coupe de Sue Ellen des deux cÙtÈs. La classe. Ouais. Mon bicloune fait coiffeur intÈgrÈ.

Allez, vingt et uniËme siËclienne ou ien, fais sourire la crÈmiËre, et ne roule pas trop vite dans les descentes.

© Muriel Gilbert

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