Le tÈlÈphone, il a sonnÈ

– Je descends chercher du pain, on mangera juste aprËs. Si quelquíun tÈlÈphone, tu seras gentil de prendre le message.
Si cette recommandation vous semble superflue, je vous envie. Quant ‡ moi, mon fils mía habituÈe ‡ toutes sortes de comportements tÈlÈphoniques bizarres, auxquels je míefforce ñ sans succËs pour le moment, mais je ne dÈsarme pas ñ de trouver la parade. La preuve :
– Coucou, je suis de retour ! Quelquíun a tÈlÈphonÈ ?
Ö
– Hello, bonjour, je suis l‡ !
Ö
– Youhou, cíest mamanÖ
Ö
(Remplacer les pointillÈs par la musique de Super Mario 3, de Street Fighter 2 ou autre superhÈros vidÈo). De voix humaine, point.

Avisons : mon fils allait tout ‡ fait bien et nous Ètions dans les meilleurs termes lorsque je líai quittÈ, il níy a pas cinq minutes. Il est donc improbable quíil boude. Par consÈquent, et bien que son ouÔe míait toujours semblÈ parfaite, je dois interprÈter sa totale absence de rÈaction par cette simple constatation : il níentend pas. RÈflÈchissonsÖ
Une chance, je peux tromper ma frustration en croquant le cro˚ton de la baguette. Et ainsi alimenter en calories ma cogitation sur les mesures ‡ prendre en cas de dÈfaut auditif aussi aigu quíinstantanÈ.

Díabord, examiner la situation avec attentionÖ A quelques centimËtres de líÈcran de la tÈlÈvision, son visage reflËte les couleurs changeantes díune aventure vidÈo. Ses dodus doigts síactivent sur une petite manette agrÈmentÈe de boutons guillerets. Les pupilles Èlargies, le visage crispÈ par la concentration, mon fils est un hÈros du XXIIIe siËcle. Tous muscles bandÈs, il saisit ‡ pleines mains les missiles ennemis et les retourne ‡ líenvoyeur, le dictateur fou de la planËte Futura 7. Sa mission : sauver la planËte.
Alors, bien s˚r, comment voulez-vous quíil entende sa mËre, qui revient bÍtement de chez le boulanger ? Est-ce que je veux le dÈconcentrer ? Et risquer la destruction du monde civilisÈ síil loupe le prochain missile ?
Par chance, jíavise, sur la manette quíil tripote, un bouton inespÈrÈ, un bouton bleu qui síappelle ´ pause ª. Habilement, jíinsinue mon index entre ses dix doigts fÈbriles, et jíappuie.
Comme libÈrÈ díun enchantement, mon hÈritier revient soudain au XXe siËcle. InterloquÈ, il me regarde :
– Eh ben ?
– Eh bien, je suis revenue !
– Mais pourquoi tíarrÍtes mon jeu ?
– Parce que tu ne míentends pas : je tíai demandÈ si quelquíun avait appelÈ.
– EuhÖ
Visiblement, il est perplexe.
– Je sais pas.
– Comment Áa, tu ne sais pas ?!
– Ah, si, je crois que quelquíun a appelÈ.
Restons calme, respironsÖ
– Et qui donc, mon chÈri ?
– Je sais pas.
Nouvelle ration díair, puis, díun ton que jíespËre dÈtachÈ :
– Un monsieur ou une dame ?
– Je sais pas.

L‡, je míÈnerve : je tire sur la prise, je dÈbranche le machin, et tente de lui faire comprendre quíil est relativement aisÈ de distinguer la voix díun homme de celle díune femme.
– Jíai pas entendu sa voix, et pourquoi tías dÈbranchÈ mon jeu, va falloir que je recommence tout, maintenant !
Les bras míen tombent. La bouche entrouverte, les yeux ronds, je regarde mon fils et, pendant quelques secondes, je ne trouve rien ‡ dire. Inquiet sans doute de ma transformation en statue de sel, le petit chÈri vient enfin ‡ mon secours :
– Ben, oui, quoiÖ le tÈlÈphone, il a sonnÈ, il a sonnÈ mÍme assez longtemps, mais moi, je pouvais pas dÈcrocher, je jouais, quoi, voil‡.
L‡, cíest ma m‚choire qui síest dÈcrochÈe.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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