JímíennuiiiiiiiiiieÖ

– Maman, jímíennuiiiieÖ

Cíest drÙle comme les enfants síennuient, songe-je en posant la casserole que jíÈtais en train de rÈcurer. Les enfants et les vieux. Je me demande si je míennuierai quand je serai vieille. En tout cas, je me souviens bien de cet ennui profond de mon enfance. Et cíest pourquoi, níÈcoutant que ma compassion, je rÈagis :

– Prends un livre.
– Jíai paaaas enviiiie.
– TÈlÈphone ‡ Mathias.
– Il est pas l‡‡‡‡‡.
– Fais tes devoirs.
– Trop rigolo.

Il me jette un úil noir. Car mon fiston ne rigole pas. Il síennuie. A intervalles rÈguliers, il lance sa balle rose fluo, qui rebondit contre le miroir de líentrÈe avant de revenir dans sa main. Ma compassion, bien que copieuse, comporte certaines limites :

– Ecoute, chÈri, je sais que tu níavais pas envie de rentrer aussi tÙt, mais tu tíes bien amusÈ tout le week-end ‡ la campagne, dans la maison de CÈdric. On dÓne dans une heure. En attendant, dÈsennuie-toi, et surtout va jouer ailleurs avec cette balle !
– Je peux paaaas, chouine-t-il sur le ton de la plus profonde dÈtresse. Cíest tellement pas intÈressant, ce jeu de balle, que si je míarrÍte, jíaurai pas le courage de recommencer ailleursÖ

Je me retiens autant que je peux, car je sens bien que nous vivons l‡ des minutes dramatiquesÖ mais finalement mon rire explose.

– Trop rigolo, commente le dÈprimÈ, visage sombre.

Sa balle a roulÈ sous un meuble. Il est si abattu quíil ne prend pas la peine díaller la chercher. Assis par terre, il se contente de gratouiller la moquette díun air absent, puis :

– Jíen ai marre, díÍtre un fils unique. Je míennuie tout le temps. Et jíen ai marre de pas habiter ‡ la campagne. Jíen ai marre de pas pouvoir aller voir mes copains en vÈlo, de pas avoir de jardin, ni de poules, ni de frËres, ni de súurs, je suis tout seul, et mÍme si jíavais un frËre maintenant, il serait trop petit pour jouer avec moi. Maman, pourquoi tu veux pas aller habiter ‡ la campagne ?

Aussi sonnÈe par cette avalanche de dolÈances quíon boxeur titubant dans les cordes, je ne pense pas ‡ prÈciser que je míennuyais aussi, ‡ son ‚ge, alors que jíhabitais la campagne, et que jíaurais adorÈ, moi, Ítre fille unique pour que mon frËre ne boive pas mon tube de lait concentrÈ sucrÈ. Je me contente de balbutier :

– Je tíai dÈj‡ dit que cíÈtait impossible, puisque je travaille ‡ Paris.
– Et les parents de CÈdric, ils travaillent pas ‡ Paris, peut-Ítre ?

Pas moyen de prÈtendre le contraire. Je níy avais jamais songÈ, mais il est vrai que cíest un choix de ma part que de ne pas conduire 100 km par jour dans les embouteillages pour aller travailler.

– En plus, tu veux jamais jouer avec moi !
– L‡, tu exagËres. Je joue trËs souvent avec toi, au contraire.
– Ah oui ? Alors tu veux bien jouer au jeu de Dragon Ball Z, peut-Ítre ?
– Tu sais bien que je níaime pas celui-l‡.
– Tu vois !

IntÈrieurement, je commence ‡ plaider coupable. Cíest vrai, quoi, peut-Ítre quíon devrait dÈmÈnager ‡ la campagne, adopter une tribu díenfants de son ‚geÖ lorsquíil reprend, la voix brisÈe de sanglots :

– Et puis jíarrive pas ‡ vendre mes anciens jeux vidÈo pour acheter le nouveau jeu de combat Hemoglobino 5 !
Jíignore pour quelle raison, une inspiration fulgurante, jíai seulement rÈpliquÈ :
– On fait un ping-pong ?

Cette rÈponse níest dans aucun manuel, pourtant il a souri pour la premiËre fois en une heure. Et vous seriez ÈtonnÈs de constater ‡ quel point un couloir díappartement fait un magnifique terrain de ping-pong.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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