Jíen prendrais bien un, moi, díHariboÖ

– Euh, jíen prendrais bien un, moi, díHariboÖ

– Vous ?! fait le copain de mon hÈritier.

A líÈvidence, il est consternÈ, les sourcils en accent circonflexe de celui qui pense ´ ‡ son ‚‚‚‚ge ?! ª, trop poli pour le dire, pas assez malin pour le penser sans que Áa se lise sur son visage.

HÈsitant, limite mÈfiant tant ma requÍte confine ‡ la perversion, il fait transiter le paquet odorifÈrant quíil agitait sans provoquer le moindre frÈmissement sous líappendice nasal de mon fiston (qui prÈfËre les nouilles au ketchup), en direction du mien, díappendice, qui palpite de voluptÈ anticipÈe. Ce qui níempÍche pas mes neurones, ‡ líÈtage au-dessus, de vibrer díagacement sur le thËme : ´ Et pourquoi donc que les adultes y zauraient pas le droit díaimer les bonbecs, eux aussi, nan mais des fois ? ª

Les gosses, quelle bande de conformistes !

Poches díimper gonflÈes díune mÈnagerie de douceurs acidulÈes (le plantigrade translucide cohabite trËs paisiblement avec le caÔman ramollo ‡ ventre blanc, du moment que tu prends la prÈcaution díintercaler quelques rouleaux de rÈglisse), je laisse les deux acolytes ‡ díimpÈnÈtrables occupations ‡ base díInternet. Jíai ‡ faire.

Direction : le marchand de chaussures en face du mÈtro. Cette paire de bottes violettes qui me fait de líúil depuis trois semaines, cíest dÈcidÈ depuis ce matin au petit dÈj : je vais craquer ñ dÈlit de dÈpense somptuaire avec prÈmÈditation.

En attendant le 128, je rÍvasse en allant et venant sur le bord du trottoir pour passer le temps, quand soudain : ´ Regarde, papa, la dame, elle fait comme les zenfants ! ª, piaille une fillette. ´ Mais siiiii, regarde, elle fait semblant quíelle marche sur un fiiiiil ! ª, insiste la brailleuse en dÈpit des efforts de son gÈniteur pour la faire taire. Lui et moi Èchangeons un sourire mi-complice, mi-gÍnÈ (au moins ‡ 75 % gÍnÈ de mon cÙtÈ), et je file míasseoir sagement sous líAbribus, lissant ma jupe droite sur mes genoux serrÈs. Comme une dame. Que je suis. Evidemment.

Meuh non, mademoiselle, je faisais pas semblant de marcher sur un fil, songe-je, je míamusais simplement ‡ essayer de ne pas tomber. Et puis, je faisais pas les pieds au mur, quand mÍme ! Quelle bande de rabat-joie conformistes, les gossesÖ Et l‡, suÁotant rÍveusement un rouleau de rÈglisse ‡ demi-dÈroulÈ, regardant sans les voir les vitrines clignotantes par la fenÍtre du bus, je sens monter une bouffÈe de vieux souvenirs. ´ Bon sang mais cíest bien s˚r ! ª, atterrissent-ils lourdement.

Une dame en bonne et due forme

Tout ‡ coup, je revois la fillette que jíÈtais, godasses blanches orthopÈdiques (la moitiÈ de la grande section de maternelle en portait, une sorte díengouement thÈrapeutique), kilt en laine qui gratte et bonnet ‡ pompon rouge adorÈ, si impatiente de grandir et síimaginant ce que ce sera que díÍtre enfin une dame. Et finalement, je la voyais un peu comme eux, l‡, les rabat-joie du siËcle XXI, la dame que je serais. Une dame en bonne et due forme, raisonnable en diable, avec des chaussures ‡ talons et une bague qui brille comme maman.

Les grandes personnes, je le constatais, níallaient pas se gaver en cachette de bonbons piquÈs dans le placard blanc de líentrÈe. Elles ne mangeaient pas non plus de chocolat, ou alors ´ juste un petit carrÈ de chocolat noir, si vous y tenez ª. Des chaussures neuves avec des petits trous dessus ne suffisaient pas ‡ les mettre en joie, et en tout cas (´ Regarde donc o˘ tu mets les pieds, voyons ! ª) elles ne les admiraient pas en marchant. Et elles ne dÈambulaient pas davantage en Èquilibre sur le bord du trottoir quíelles ne consacraient leur dimanche aprËs-midi ‡ gratter le chien derriËre les oreilles. Elles ne laissaient pas traÓner leurs chaussettes, ne tentaient pas le saut de la mort en plongeant sur leur lit, ne rappelaient pas ‡ la cantonade que cíÈtait bientÙt leur anniversaire ñ et díailleurs, les cadeaux ne les excitaient pas plus que Áa.

Je me revois devant le miroir, tentant díentrer dans la peau du personnage, sourcils froncÈs, míefforÁant díavoir líair sÈrieux, grave, grand quoi. CíÈtait pas gagnÈ, je míen rendais bien compte. Jíavais beaucoup de progrËs ‡ faire avant de devenir, dans un futur hyperhypothÈtique, une grande personne en bonne et due forme.

Elle est bizarre, cette dame

Oh, mais je míen vais te la secouer un peu, moi, la petite blonde au pompon ridicule toute froncÈe devant sa glace. Viens par ici, ma jolie. Regarde un peu par la fenÍtre de líavenir. Tu la vois, cette dame en imper ?

– Celle qui m‚chouille un truc noir ? «a a líair bonÖ Elle regarde la vitrine du marchand de chaussures. On dirait quíelle aime bien les chaussures. Moi aussi, jíaime bien les chaussures !

– Je sais. Tiens, elle entreÖ et la voil‡ qui ressort, ‡ peine trente secondes plus tard, un sac plastique ‡ la main etÖ

– Elle a changÈ de chaussures ! Elle a mis des grandes bottes violettes. Elle est bizarre, cette dame.

– Pourquoi bizarre ?

– Ben, je sais pas. Elle fait rien quí‡ regarder ses bottes en souriant bÍtement.

– En effet. Mais tu sais, petite pomponnÈe, cette dameÖ

– Oui ?

– Euh, non, rien.

Ouh l‡. Je crois, bande díex-enfants, que je me suis arrÍtÈe ‡ temps. Je vais la reconduire devant sa glace, la pomponnÈe. Il vaut mieux quíelle ne sache pas quíelle est destinÈe ‡ devenir une grande personne pas tout ‡ fait en bonne et due forme, qui, si elle ne saute plus sur les lits (les refaire soi-mÍme, Áa calme), continue díadmirer ses chaussures neuves en marchant etÖ de faire pas mal de ces choses (bonbecs et grattage de chien notamment) que les moins de 1,20 mËtre síimaginent que les plus de 1,60 m ne font pas. Peut-Ítre quíelle serait dÈÁue : les enfants ne sont pas des gens comme nous.

Ah si, ya quand mÍme un truc que je vais retourner lui dire : ´ Eh, regarde, la bague qui brille, cíest moi qui líai, maintenant ! ª

Allez, bande díex-enfants, ne grandissez pas trop, vous vieillirez moins vite.

© Muriel Gilbert

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