Jíen-crois-pas-mes-yeux !

Je suis un peu raide, aujourdíhui, bande de parents. Pour Ítre exacte, je jurerais, si ce níÈtait aussi peu probable, que ma colonne vertÈbrale est dÈsormais constituÈe díun os unique síallongeant de la nuque au coccyx. Bref, en trois mots comme en cent, je suis coincÈe.
Comme vous líaurez peut-Ítre devinÈ, mon dÈfunt confort dorsal fait partie de ces biens que jíai sacrifiÈs sur líautel du dÈvouement maternel dont chacun sait quíil me caractÈrise. Mais cette raideur, cíest Ègalement une petite madeleine dont je me demande parfois (surtout quand je níai pas mal au dos) si elle ne compense pas totalement son propre dÈsagrÈment.

CíÈtait le 14 juillet dernier. Mon fils et moi passions la soirÈe en tÍte-‡-tÍte. Comme chaque annÈe, nous (surtout lui) attendions avec impatience le plaisir des feux díartifice. Je me demande pourquoi il y a un truc quíon oublie tout le temps, cíest que ce plaisir-l‡ se paie gÈnÈralement trËs cher, en termes díembouteillages, díattente et díinconforts divers. Extrait du scÈnario :
– Maman, cíest quand que Áa commence ?
– Maman, jíy vois rien !
– Maman, y en a un qui mía marchÈ sur le piedÖ
– Maman, jíai trop chaud ! Et pis jíai soif !
– Maman, cíest quand quíon síen va ?
Líordre importe peu, líessentiel Ètant que chaque rÈplique soit rÈpÈtÈe une quarantaine de fois, sur un ton de plus en plus larmoyant, entre líheure ‡ laquelle le spectacle Ètait annoncÈ et celle ‡ laquelle il dÈbute effectivement, 45 ‡ 90 minutes plus tard, en fonction de votre ligne de chance, de la mÈtÈo et du talent des artificiers.

Ce soir-l‡, aussi ÈtouffÈe, assoiffÈe et piÈtinÈe que mon fils, je conservai pourtant ma dignitÈ ñ cíest-‡-dire que, au lieu de pleurer de rage, díagacement et díÈpuisement comme jíen mourais díenvie, je me contentais de maudire en silence et en alternance mon rejeton et mes voisins de foule. Et comme plus líenfant geint, plus líadulte r‚le ñ et rÈciproquement ñ, la foule, composÈe comme souvent díenfants et díadultes, bruissait díune mauvaise humeur croissante. La tempÈrature montait, le ton des disputes, la frÈquence des pleurs et le son des premiËres claques aussi. Enfin, une dÈtonation a couvert le brouhaha.
– Maman, Áa y est, Áa commence et je vois rien porte-moi porte-moi porte-moi viiiiite !
CíÈtait vrai, quíil ne voyait rien. Moi-mÍme, díailleursÖ Mais le porter ?! Cíest que mon hÈritier pËse un nombre de kilos que je considËre depuis longtemps comme trop nombreux pour que je le soulËve pendant plus de quelques secondesÖ Comme jíhÈsitais, il síÈnerva :
– Maman, síte plaÓt síte plaÓt, y en a dÈj‡ deux qui sont passÈes, et jíai rien vuuuuuuuuuuÖ (terminer sur une note larmoyante).

Je míÈtonne encore díÍtre parvenue ‡ le hisser sur mes Èpaules. Au bord de líapoplexie, concentrÈe sur ma mission, transpirant, le dos et les Èpaules en capilotade, je me demandais si jíexistais toujours lorsque mon fils a penchÈ sa bouille ‡ líenvers (mettez-vous ‡ ma place) vers mon visage ruisselant. Elle Ètait fendue de ce sourire gÈant surpeuplÈ de dents de lait que lui seul, ‡ ma connaissance, est capable de síÈtaler sur la figure. Les sourcils soulevÈs jusquíau milieu du front pour ouvrir tout ronds ses yeux brillants díexcitation, dans le vacarme des fusÈes, il hurlait :
– Jíen-crois-pas-mes-yeuuuuuuuuuux !
JíÈtais plus prËs que jamais de la dÈfaite par KO, mais cíÈtait si bon, une expression aussi usÈe soudain dÈbarbouillÈe, que jíai tenu jusquíau bout du spectacle en rigolant díaise. Croyez-moi si vous le voulez, je níarrive pas ‡ regretter cette soirÈe. Bon, ‡ part Áa, mince, quelquíun connaÓt un bon ostÈopathe un petit peu remboursÈ par la sÈcu ?

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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