Je veux pas prendre líavion tout seul !

Ah, comme ils ont líair triste, le nez ÈcrasÈ contre la vitre ! Comme leur sourire forcÈ fait peine ‡ voir, et les derniËres recommandations quíils miment maladroitement parce quíon ne peut pas les entendre, l‡-bas, de líautre cÙtÈ. Et comme leurs yeux humides síallument lorsque líobjet de leur affection leur fait líaumÙne díun geste de la main avant de disparaÓtre dans le couloir bleu ! Oui, cíest une grande pitiÈ que de les voir, chaque premier jour de vacances scolaires, ces parents l‚chement abandonnÈs dans les aÈroports par des descendants sans cúur. Une honte. Et regardez ces monstres díinsensibilitÈ : on jurerait quíils sont envo˚tÈs. Ils suivent líhÙtesse dans les criaillements joyeux, torse bombÈ sous la pochette de plastique blanc marquÈe UM qui sautille au rythme de leurs pas pressÈs.

Enfin, moi, je regarde tout cela avec un dÈtachement que je qualifierais díadmirable si je níÈtais aussi modeste. Tranquillement adossÈe ‡ un chariot ‡ bagages, je ricane. Dans une demi-heure, je monterai ‡ líÈtage des arrivÈes. Je suis en avance ? Et alors ? «a fait deux semaines que le mien est parti. Je suis une vÈtÈrane de líabandon par enfant, moi. Il faut pas me la faire. Et pourtant, qui líe˚t cru ?

– Je veux pas prendre líavion tout seul, avait-il affirmÈ, les yeux agrandis de terreur anticipÈe.
– Cíest la seule solution si tu veux aller chez PÈpÈ et Mamie.
– Eh ben, je veux plus y aller, chez PÈpÈ et Mamie.
– TrËs bien. De toute faÁon, on part ensemble dans quinze jours. Tu iras au centre de loisirs, voil‡ tout.
– Cíest long, quinze jours, avait-il remarquÈ, songeur, avant de disparaÓtre dans sa chambre.
Le circuit 24 avait grÈsillÈ pendant prËs díune heure, et en ressortant :
– Si je prends líavion tout seul, jíaurai líÈtiquette, l‡, des enfants qui voyagent tout seuls ?
– Bien s˚r.
– Et je pourrai la garder aprËs ?

DËs lors, il avait dÈcollÈ. Un petit vide síÈtait installÈ au creux de mon ventre (je vous ai dÈj‡ dit, peut-Ítre, que cíest ‡ cet endroit-l‡ que Áa me fait des choses, quand je me fais du souci pour mon hÈritier, sans doute parce que cíest l‡ quíil se trouvait quand on síest rencontrÈs), un petit vide qui ne síest comblÈ quíau moment de son atterrissage ‡ líautre bout du pays.

Cíest líheure. Je monte. «a alors, ils ont installÈ une salle spÈcialement pour les parents perdus qui attendent des enfants UM ! Une vingtaine díadultes de tous styles, dimensions et couleurs síy rongent les ongles dans un bel ensemble. Moi, nonchalamment appuyÈe sur mon chariot, je fais semblant de rien. La plus relax de tous. La double porte bleue tremble. Quelquíun introduit une clÈ dans la serrure. LíhÙtesse míÈcrase le pied ñ oui, je me suis un peu prÈcipitÈe, et alors ? elle pourrait pas faire attention ? ñ en demandant : ´ Qui est intÈressÈ par Marseille ? ª L‡, on, se croirait ‡ la criÈe aux poissons : dix personnes brandissent leur carte díidentitÈ, on leur rend ‡ chacun un enfant aussi excitÈ et joyeux quíau dÈpart, tandis que nous autres, les pas-intÈressÈs-par-Marseille, regagnons nos places la tÍte basse.

AprËs Áa, tout se passe trËs vite. Juste derriËre la premiËre vient une autre hÙtesse entourÈe de son troupeau de visages bronzÈs. Jíen reconnais un qui síapproche en sautillant, la pochette UM bondissant sur le ventre avec plus de fiertÈ que les autres. Cíest indÈniable, jíai rÈcupÈrÈ un mÈdaillÈ du courage de nos temps post-supersoniques. Je níai quíun souci : depuis ce matin, il refuse de la quitter. Dans la rue, jíai sans arrÍt líimpression díÍtre sur le point de líabandonner. Le bon cÙtÈ de líaffaire, cíest quíil a notre adresse autour du cou.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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