enfant écrit

JE TEM PLU

– Qu’est-ce que tu as ? Tu as mal quelque part ?
On est dimanche, il est… hmm… laissez-moi jeter un œil au radio-réveil… il est 6 h 03 du matin, et mon fils vient de me secouer dans mon lit.
– Nan, j’arrive pas à ouvrir la bouteille de jus d’orange.
Effectivement, il me la tend. Je n’en crois pas mes yeux bouffis de sommeil.
– Et c’est pour ça que tu me réveilles ?!
– Ben… oui.
(Là, il commence tout juste à se demander s’il n’aurait pas fait une bourde.)
– Est-ce que tu as vu l’heure qu’il est ? Retourne te coucher. Je ne veux pas te voir avant 8 heures.
J’avoue que le ton que j’adopte – à cette heure-là, j’ai assez peu de tons en rayon – est un peu… comment dire… hargneux. Oui, bon, j’avoue.
Enfin, l’important, sur le moment, c’est que Ça semble fonctionner drôlement bien. Il ne proteste pas. Il n’ouvre même pas la bouche. Sans hésiter une seconde, il rebrousse chemin avec sa bouteille récalcitrante. Je n’entends plus un bruit. Il a dû retourner se coucher. Je vais pouvoir me rendormir. Quelle volupté…
Tiens, je ne suis pas très bien, de ce côté-là… Je me retourne… Je soupire… Le plaisir flemmard de replonger dans le sommeil. C’est si bon…
Quand même, je n’ai pas été très gentille. Il doit être tout triste, dans son lit. Il voulait du jus d’orange, voilà tout. C’est tout de m’me pas de sa faute s’il ne pouvait pas l’ouvrir, avec ses petites mains. Je suis un monstre d’égoïsme, une marâtre, la belle-mère de Blanche-Neige ! Si ça se trouve, il pleure.
Bref, à 6 h 11, je suis debout. Je cours, je vole, prête à consoler, à ouvrir toutes les bouteilles du monde. Dans la demi-obscurité, sur le seuil de la chambre, je trébuche sur un obstacle. J’allume, c’est le pied de mon fils. A l’autre bout de son corps, ses mains sont occupées : la gauche renferme un gros feutre jaune (il est gaucher), tandis que la droite soutient sa lourde joue. Tout calme, il est installé à quatre pattes sur la moquette du couloir.
– Bonjour, chéri. Fais voir ton beau dessin.
Il me le tend.
Emotion : ce n’est pas un dessin, ce sont des mots. C’est la première fois qu’il écrit autre chose que son prénom. J’en ai la larme à l’œil. Tellement que je ne parviens pas à lire – d’autant qu’il a écrit en jaune. Un essuyage oculaire plus tard, je discerne, sur toute la largeur d’une belle feuille blanche de format A4 toute neuve, le message suivant : « JE TEM PLU ».
Bien. Du coup, figurez-vous que je ne me suis même pas excusée. J’ai quand même ouvert sa bouteille de jus d’orange, parce que je suis drôlement magnanime, comme mère.
Et puis je suis retournée me coucher. Pas très à l’aise. Avec comme une grosse gêne quelque part, où je n’avais pas trop envie d’appuyer.
En sortant du lit, une heure et quelques vagues cauchemars plus tard, j’ai mis le pied sur quelque chose de froid et de vaguement gluant. Surprise, j’ai dû avoir un mouvement brusque. Il y a eu un splatch et un ding. Mon fils a fait irruption dans la pièce, sans doute attiré par quelques jurons :
– T’as vu, je t’ai préparé ton déjeuner moi-même !
J’ai allumé. Mon pied gauche était chaussé d’une généreuse tartine de miel. A côté, une tasse de thé (froid, heureusement ; on avait évité le pire) s’était répandue sur le plateau et, bien sûr, avait un peu débordé sur la moquette.
Interdit, figé, mon héritier regardait alternativement mon visage et mon pied. J’ai hésité à me recoucher, mais le miel dans les draps…
En attendant une meilleure idée, je me suis contentée de soupirer.
– Regarde, a finalement chuchoté mon garçon.
Il désignait un morceau de papier qui flottait sur le plateau. J’ai sauvé du naufrage le truc dégoulinant. Ça disait :
« BON JOUR MAMAN ».

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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