Jardin : les dents de la terre

Vingt et unième sièclienne ou ien, tu vois ta salle de bains ? C’est à peu près l’envergure du jardin dont à la tête duquel je me suis trouvée voici quelques ans, à l’occase de mon dernier changement de crémerie immobilier. Avant ça, j’avais pas de jardin. Eh ben, tu veux que je te dise ? Ça change tout. Bien que pas forcément comme on pourrait l’espérer.

Quand tu as grandi en courant les bois et les champs de maïs — y compris si tu as adopté Paris, de gré et de force, depuis ta première carte d’électeur —, en appartement, tu te sens petit pois en conserve : tassé, nombreux, anonyme, enfermé, vert nausée. Sans compter la douleur de ne pas pouvoir prendre l’apéro au soleil à moins de 15 euros par tête hors cahuètes.

Transformée en jardinièèèèère

Mon jardin de bains a modifié tout ça et comblé mes espérances apéritives. Mais.

T’as lu Kafka, La Métamorphose, le gars qui se réveille un matin transformé en cloporte géant ? C’est moi. En paraphant l’acte de propriété d’un habitat équipé de jardin, j’ignorais que je signais un pacte avec le diable. Depuis, insensiblement mais inexorablement et à mon corps défendant, je suis en train de me métamorphoser en… [silence inquiétant puis voix lourde de menace, écho incorporé]… jardinièèèèère ! Citadin, mon frère, citadine, ma frangine, ficelle-toi au mât, bouche-toi les oreilles au persil, et n’écoute pas le chant des sirènes du jardin, car voici ce que tu risques :

– Alors que tu n’avais jamais rêvé de planter qu’une table, des chaises et un parasol à apéro dans ton jardin, tu te retrouves à semer et repiquer sans trêve ni repos et à tous les vents tout ce qui te tombe sous le gant de jardinage. Epuisant.

– Tandis que les escargots t’avaient toujours semblé d’agréables comiques compagnons des jours pluvieux, avec leurs quatre cornes télescopiques si marrantes à faire disparaître de l’index, tu te mets à les traquer comme Scotland Yard Jack l’Eventreur, les nourrissant d’affreuses granules bleues empoisonnées ou, plus lâche, les balançant subrepticement chez le voisin. Affligeant.

– Ex-impératrice du shopping de boulevard, tu furètes désormais en bavant de désir au rayon Vilmorin de ton hypermarché, fantasmant graines de persil et plantoir ergonomique. Pitoyable.

– Tu passes une bonne heure chaque soir le cul en l’air à compter les douze feuilles de ton chêne en pot (un gland ramassé à Fontainebleau), à renifler chaque nouvelle pousse de ton bébé figuier (on fête ses sept feuilles aujourd’hui), à lancer des regards désespéro-enamourés à ta glycine en espérant la convaincre de se mettre à produire autre chose que du vert. Inquiétant.

Tu fantasmes graines de persil et plantoir ergonomique

– Alors qu’auparavant tes relations avec ton clébard n’étaient qu’harmonie céleste humanocanine, elles sont désormais concurrence territoriale et lutte pour l’empêcher d’enterrer ses croquettes sous ta lavande sacrée. Navrant.

– Quand les copines te demandent “T’as vu l’expo machin ?”, tu réponds invariablement “Nan, mais j’ai coupé mon herbe.” Fâcheux.

– Lorsque la Pentecôte s’annonce, au lieu d’aller te gondoler à Venise, tu ne songes, main dans la main avec ton Jicé, qu’à aller dévaliser le rayon engrais-qui-pue de chez M. Truffaut. Saumâtre.

Telle que tu me vois, là, claviotant ce déchirant aveu, vibrante image de la déchéance jardinière, je suis assise sur une espèce de chaise-longue bleue que j’aurais jamais cru acheter de ma laïfe, mon ordi sur les genoux, la tête à l’ombre de la haie, les mollets au soleil de mai. “Tchip-tchip-tchi-tchi-tchip”, ois-je, et, sur la branche d’un arbre nain dont j’ai oublié le nom, à droite de ma menthe à l’eau qui froufroute des glaçons, qu’est-ce que vois-je ? Un moineau qui DSKate une moinelle. Eh, les gars, c’est la première fois de ma vie. Ça se fête. Prends le métro, descends tout au bout de la ligne, viens boire un pastaga sous le parasol, et je te permettrai de humer les feuilles de mon figuier. Gratos.

© Muriel Gilbert

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  • maman perdue 23 mai 2011 at 10 h 04 min

    Ouh l‡ l‡, tu dÈcris-l‡ absolument tout ce que j’abhorre. Je n’aime pas du tout le jardinage. J’ai deux lamentables plate-bandes ‡ m’occuper et elles serrent exclusivement de sable pour chats ‡ ma grande honte. Mais le parasol et la verdure, je connais, j’ai la chance d’habiter dans une ferme que mon mari exploite. Il s’occupe de tout ce qui est extÈrieur et je m’occupe de l’intÈrieur. C’est parfait comme Áa !

  • Mulautre 23 mai 2011 at 11 h 17 min

    Tu dois Ítre « crop » mignonne en jardiniËre modËle… bon, pas du tout pour moi, le trip jardinage, mais on ne sait jamais…

  • Elisegudinna 23 mai 2011 at 17 h 20 min

    Bon et bien j’arrive !!! Pck moi le jardinage Áa me manque trroooppp!!! J’ai mÍme achetÈ des petites graines de radis que j’ai mis dans des jardiniËres sur le balcon…! C’est pour dire!!! 🙂

  • BÈatrice 23 mai 2011 at 17 h 51 min

    Mon plant de tomate de ma terrasse a des fleurs !!!! J’en suis toute « chose » 😉

  • Muriel Gilbert 23 mai 2011 at 18 h 49 min

    @ Maman perdue : Je sais ! C’est parce que tu as abondance de dehors autour de toi. Nous, ‡ Paris, on crËve dans le bÈton, c’est pour Áa que le vert nous rend fous.
    @ Mulautre : MÈfie-toi. A la moindre terrasse, il peut te tomber dessus, le trip jardinage.
    @ Eliseguddina : Oui, toi tu es dÈj‡ infectÈe, je confirme.
    @ BÈatrice : Ouiiii, moi aussi, quand les fleurs sortent, ou les nouvelles feuilles, c’est comme si j’avais des nouveaux bÈbÈÈÈÈs (euh, bon, OK, toutes proportions gardÈes, chouette, ya pas de couches ‡ mettre, pas de crËche ‡ raquer…)

  • Angie91 23 mai 2011 at 21 h 09 min

    Mdr! Tu dÈcouvres le bonheur du jardin! Au dÈbut… j’Ètais prÍte ‡ tout pour que Áa pousse… J’essayais des tas de plantes… bref, je m’Èpuisais au jardin!! Maintenant… pelouse (Áa se tond quand mÍme assez vite!) plantes dans les bacs et pas ailleurs! Non mais!! Rire!! Bisous jardiniËre!!!

  • vivi 23 mai 2011 at 21 h 34 min

    Ah-aaah, tu te sens revivre on dirait ?

  • anne marie 23 mai 2011 at 22 h 03 min

    J’ai depuis mon enfance un amour pour les plantes, et maintenant je peux assumer pleinement cette passion. Semer, voir naÓtre, parfois mourir des petites pousses vertes, est une Ècole de vie, de patience, de beautÈ, ne pas aimer le jardinage veut dire ne pas aimer la vie… cela ne m’empÍche pas de faire autre chose… les jours o˘ il pleut !!!

  • pat 23 mai 2011 at 22 h 32 min

    jardinage?
    Qui qu’a mal au dos. lumbagos.
    VaccinÈe j’espËre. tÈtanos.
    Gentil clÈbard. gare aux os.
    Coup de soleil. et le bitos?
    Tous les soirs. lunette cosmos.
    Merci pour le pastaga. gratos.
    En fait trop envieux. alors adios.

  • bbflo 24 mai 2011 at 20 h 34 min

    oui, c’est fou comme un carrÈ d’herbe change les gens… moi, je suis carrÈment obsÈdÈe par le jardin, j’en fais le tour TOUS LES JOURS, je compte et recompte les feuilles et l‡, Ù bonheur suprÍme, presque tous les pieds de tomates ont des mini-tomates, arghhhhhhhhhhhhhh, je suis trop fiËre !

  • Muriel Gilbert 25 mai 2011 at 11 h 01 min

    @ Angie : Moi, j’en suis encore ‡ semer des trucs partout, et quand Áa pousse je sais jamais ce que c’est… et souvent, je dÈcouvre des mauvaises herbes, que j’ai arrosÈes avec amour pendant trois semaines.
    @ Vivi : Pourquoi, je mourais, avant ?
    @ Anne-Marie : Je suis tout ‡ fait d’accord… sauf que moi, c’est un amour tardif. Quand j’Ètais enfant, Áa ne m’intÈressait pas plus que Áa.
    @ Pat : Patos ? Pathos ? MÈdicos, urgentissimos, SOS !
    @ bbflo : Voil‡ ! Comme moi ! Trop fiËre ! Trop bÍte ! Trop contente !

  • Fleur 25 mai 2011 at 15 h 18 min

    La fiËvre des dÈbuts est tombÈe rapidement
    faut arroser, s’en occuper pire leur parler,
    le plaisir de rÈcolter mon….oeil, c’est rabougri, plein de bÍtes, Áa co˚te un bras (les arbustes et les fleurs qui meeeuuureent l’hiver)
    tu as compris, je n’ai pas la main verte

  • Fabienne 25 mai 2011 at 16 h 32 min

    Eh bien, j’ai eu un jardin et pas mal grand pour planter et j’avoue une chose: je prÈfËre mes fleurs en jardiniËres ‡ la fenÍtre car elles sont ‡ la bonne hauteur: juste sous mes yeux. Je vois tout trop bien. Les fruits des pensÈes (les fleurs!) Èclatent en trois cosses pleines de graines, comme des mini-petits pois et se referment le soir, jusqu’au lendemain o˘, m˚rs, ils laissent tomber leurs graines. Y a moins ‡ voir, mais on voit mieux et c’est moins fatigant…
    J’adore le verbe DSKater, quelle trouvaille!

  • Muriel Gilbert 26 mai 2011 at 16 h 24 min

    @ Fleur : Je ne suis pas s˚re d’avoir la main trËs verte moi-mÍme, mais mon enthousiasme est vert vif !
    @ Fabienne : Comme c’est joli, ce qui se passe dans tes jardiniËres !

  • VÈra 28 mai 2011 at 17 h 13 min

    Tu ne parles pas du composte !? Quand tu commenceras ‡ foudroyer du regard quiconque jette une queue de cerise dans la poubelle au lieu de la dÈposer dans le seau ‡ composte tu auras compris que tu es devenue dÈfinitivement une intÈgriste du jardinage, irrÈcupÈrable. J’en suis l‡, moi, et chez moi Áa a commencÈ pareil, regards tendres sur les nouvelles pousses et tout Áa…