Jíaime pas mes genoux

Pansement sur la blessure au genou d'un enfant– MamanÖ
– Oui ?
Avec l’attention maternelle de tous les instants qui me caractÈrise, je lËve les yeux de la patate ‡ demi-ÈpluchÈe qui, difforme et bicÈphale, requiert pourtant toute ma concentration.
– Maman, tu sais, ben j’aime pas mes genoux.
Un complexe ? A 11 ans ? Confortablement allongÈ sur le canapÈ dans son pyjama vert mousse, une chatte sur le dos, mon fiston passe mollement en revue un album de photos de vacances. On a vu plus criante image du dÈsespoir, il me sembleÖ
Strabisme articulaire
– DrÙle d’idÈe, mon chÈri. Qu’est-ce qu’ils ont, tes genoux ? Je les trouve parfaits, moi.
NÈanmoins, loin de moi la tentation de prendre ‡ la lÈgËre cette dÈclaration fistonnesque, d’autant plus qu’elle vient de me rafraÓchir la mÈmoire au sujet de l’affliction profonde d’une fillette maigrichonne quant ‡ l’embonpoint excessif de ses mollets. Mon pËre, le monstre, s’Ètait roulÈ par terre, riant ‡ gorge dÈployÈe et hoquetant : ´ Mais t’en as pas, des mollets, t’as que des tibias ! ª Notez qu’aprËs ce traitement de choc, certes non homologuÈ par les manuels de psychologie enfantine, mon complexe gromolletal avait ÈtÈ bien obligÈ d’aller se faire pendre ailleurs. Mais revenons ‡ mon lardon, qui m’interpelle derechef :
– Tu dis Áa pour me faire plaisir, ou parce que t’as jamais fait attention ? Regarde, sur la photo : tu vois bien que j’ai les genoux montÈs ‡ l’envers !
– C’est ma foi vrai.
Je suis contrainte de me rendre ‡ l’Èvidence : mon fils, que j’avais toujours trouvÈ parfaitement conÁu, a les genouxÖ comment direÖ oui, montÈs ‡ l’envers. Les genoux qui louchent, si vous prÈfÈrez. Un strabisme articulaire. Dois-je Èclater d’un rire faux ? Nier l’Èvidence ? ImpossibleÖ
– N’en fais pas un drame, mon chÈri. Áa leur donne de la personnalitÈ, ‡ tes genoux.
– Oh, j’en fais pas un drame, bougonne-t-il. Mon copain Tom, ‡ l’Ècole, il aime pas sa figure, et c’est vrai qu’elle est bizarre, sa figure. Moi, il suffit que je mette plus de shorts.
– TrËs bien, souffle-je, revenant ‡ mon tubercule tordu avec soulagement, un peu fiËre, avouons-le, que mon hÈritier ne soit pas du genre ‡ se laisser abattre par de stupides complexes.
Vous savez quoi – ma naÔvetÈ m’Ètonnera toujours – le lendemain, au lever, le complexe lui Ètait montÈ ‡ la tÍte. LittÈralement. Dans la salle de bains, il enduisait de gel ses cheveux dÈtrempÈs, le miroir reflÈtant un visage dÈconfit.
Une sorte d’Èpi intÈgral
– J’ai les cheveux qui veulent pas s’aplatir !, gÈmit-il ‡ l’adresse de ma tÍte hirsute passÈe dans l’entreb‚illement de la porte.
– Tu sais, chÈri, il y en a qui paieraient cher pour avoir les cheveux qui tiennent debout bien droit sur la tÍte sans un poil de gelÖ
Il faut dire que Áa, c’est une spÈcificitÈ de mon garÁon. Depuis sa naissance, il a les cheveux raides sur le cr‚ne. Une sorte d’Èpi intÈgral. Áa m’avait un peu surprise, au dÈbut, mais on s’habitue trËs bien. Suffit de se dire qu’il est coiffÈ en brosse. J’en Ètais l‡ de ma songerie lorsque, enduit d’un casque luisant de gel avec raie sur le cÙtÈ, le chevelu s’est ÈcriÈ :
– AyÈ, j’ai rÈussi !
Le temps qu’un sourire gÈant Èclaire son visage, une mËche s’Ètait dÈcollÈe, puis deux. Puis trois. M’est avis que, les complexes, Áa ne fait que commencerÖ
© Muriel Gilbert

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