canard wc

J’ai bouquiné tout Canard WC

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Il y a comme ça dans la vie des détails qui font déborder le vase des plus flegmatiques. C’est le cas de mon vase à moi, en cet instant précis. Eh oui, telle que vous me voyez, là, et en dépit de la formidable sérénité dont chacun sait qu’elle me caractérise, je suis tout agacée. Allez, tant pis, je me soulage.

Pour commencer, je suis bien obligée d’avouer un truc. Un truc qui devra rester entre nous. Voilà : je souffre d’un toc. Toc, comme ça, ça a l’air mignon tout plein. En fait, ça veut dire trouble obsessionnel compulsif. Comme quoi, c’est pas de la rigolade.

Mon toc, c’est d’être compulsivement obsédée de lecture. Avant même de savoir dire toc, j’étais toquée de lecture. A 3 mois, je mâchouillais (eh oui) L’Amant de Lady Chatterley, format poche – les albums familiaux foisonnent de preuves de cette précoce perversion. A 3 ans, je faisais semblant de lire en suivant du doigt des lignes de signes impénétrables.

Et évidemment, depuis que je sais lire pour de vrai, je pacmane tout ce qui me passe à portée de prunelles. Tout, c’est-à-dire tout. Dans la rue, ça donne : Café-bar-restaurant-défense-d’afficher-infirmière-D.E.-rue-de-la-Glacière-Station-Service-Fleuriste-Librairie-papeterie-journaux-Johnny-opéré-d’une-hernie-discale-école-communale-Monoprix-soldes-passage-piétons-gendarmerie-cédez-le-passage-stop.

A domicile, ça commence dès potron-minet. Si le savoir-vivre prohibe – je l’ai lu dans Nadine de Rothschild – l’ouverture d’un bouquin sur la table du petit déjeuner familial, il n’existe aucune règle contre la compulsation de la littérature localement disponible. Je connais ainsi par cœur le texte des boîtes de Nesquik, VanHouten, Blédina, Choco Pops, Kellogg’s Corn Flakes, Lipton, Carte Noire, Heudebert, Jacquet, Ricoré, Cracottes, sans oublier Bonne Maman et autres miels de lavande, le papier d’emballage de la Campaillette, du Campaillou et de la Boule Bio Carrefour.

En d’autres lieux, et en l’absence de littérature plus captivante, j’ai également bouquiné tout Canard WC, Javel LaCroix, Destop, Moltonel, Lotus, Tampax et Nana. Le plus petit pipi appelle ses quelques lignes. J’appelle ça la lecture des moyens du bord.

Certes, en dehors de ces situations extrêmes, plus classiquement, dans les transports en commun, vautrée sur un canapé ou confortablement encoussinée dans mon lit, il m’arrive également d’ouvrir la presse ou un roman.

Mais revenons à notre vase de départ, celui qui débordait. L’un des résultats de cette fâcheuse compulsion lecturophile, c’est qu’elle m’a rendue plutôt robuste en orthographe. Du coup, il se trouve que, depuis un certain temps, je gagne mon Poilâne quotidien en corrigeant les fautes des autres, ceusses qui zont pas lu tout Heudebert dans leur enfance, et qui du coup écrivent « biscote » avec un seul « t ».

« Mais de quoi qu’elle se plaint, la toquée du déchiffrage, puisqu’on la paie pour vivre son toc ? », t’entends-je grommeler, bande de sans-cœur.

Bon, déjà, quand il y a une faute quelque part, et que je ne peux pas la corriger, ben ça m’énerve. Pas les fautes que font les gens, hein, les fautes IMPRIMEES.

Or, là ousque tout se corse, c’est justement là ousque je travaille. Si par hasard un besoin naturel vous y assaillait, vous découvririez avec bonheur que des sanitaires immaculés ont été judicieusement répartis à tous les étages. Mais alors, Waterloo, morne plaine, rien à se mettre sous les mirettes. Partout, le même carrelage blanc de blanc. Pas une illustration. Pas un graffiti cochon. Pas une pub clandestine. Pas même un pauvre Harpic à bouquiner. Je ne peux quand même pas prendre le journal sous le bras, que diraient les collègues ?

Alors voilà, les seuls mots en ces lieux sont inscrits en bleu roi sur le fond blanc virginal du distributeur de PQ : « LORSQUE LE 1er ROULEAU EST VIDE, POUSSEZ LA TRAPPE POUR ACCEDER AU 2eme ROULEAU » (vous noterez que la maison n’a pas reculé devant le sacrifice d’installer des distributeurs à deux rouleaux).

Je lis ça à chaque fois. A chaque fois. Soit en moyenne, mettons, trois fois par jour de travail (et je reste modeste), cinq jours par semaine, ce qui nous fait quinze fois par semaine, que multiplient quarante-six semaines de travail par an, disons, soit 690 fois. Et je travaille à cet endroit depuis deux ans. Du coup, je l’ai lue 1 380 fois, cette phrase. Et, comble de malédiction, dans cette phrase, ya une fôôôôôte : on n’écrit pas 2eme, mais 2e. Sans compter qu’ils ont pas mis de point à la fin de la phrase. Ça me criiiiiiiiiispe ! Ça vous ferait pas déborder le vase, à vous ?

© Muriel Gilbert

PS : Allez, salut, bande de vingt-et-unième siècliennes et iens. Allez en paix et faites des tas de fautes. Les fautes, c’est la vie. Pis ça fait travailler les correcteurs.

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  • FrenchNat 10 janvier 2011 at 11 h 16 min

    Salut ‡ toi !
    Obsessionnelle toquÈe moi-mÍme et pas peu fiËre de l’Ítre, je jubile ‡ la lecture de ton article, mais ne peux pourtant pas m’empÍcher de te signaler que « 2eme » n’est pas une faute d’orthographe… mais de typographie, chËre correctrice.
    Ah, la typographie, science occulte bien mÈconnue des masses, aussi lecturophiles soient-elles. ‘, bien-aimÈe correction typographique, art de s’acharner sur l’usage excessif des majuscules, de traquer le double espace sournois, de rÈgler son compte ‡ la coupure de mot malencontreuse…
    Orthographe et typographie, soeurs de coeur de nos beaux Ècrits moliÈresques, comme nous vous chÈrissons, incompris que nous sommes, dÈnonÁant ‡ tout va chaque coquille repÈrÈe sur les supports les plus improbables, impermÈables au regard en coin du nÈophyte Ètranger ‡ tant de zËle.
    Une faute s’est glissÈe dans ce petit mot fraternel. Sauras-tu la retrouver, instaurant ainsi entre nous une propice rÈciprocitÈ, tel l’Èchange du sang d’encre de deux naufragÈes ÈchouÈes sur les berges hostiles de Textoland ?
    Bien cordialement,
    FrenchNat, traductrice et correctrice

    • Muriel Gilbert 10 janvier 2011 at 23 h 19 min

      @ FrenchNat : Je reconnais bien l‡ l’esprit obsessionnel de la vraie de vraie correctrice ! En effet, c’est de la typo. Reconnais tout de mÍme que j’ai pas dit « faute d’orthographe », juste « fÙÙÙte » quoi. Faut quand mÍme pas que j’Ècrive que pour les spÈcialistes ! Quant ‡ la tienne, de faute, je vois pas. « Une espace », comme chez les typos, tu veux dire ? Fl˚te que si j’ai pas trouvÈ ta fÙte, propice rÈciprocitÈ et tout Áa iront ‡ vau-l’eau. Damned.

  • Le_Faboune 12 janvier 2011 at 16 h 53 min

    Ah que Áa fait du bien de lire des billets sans 3 ‡ 4 fautes par phrase, avec un style combien plus imagÈ que ce %$ »&£ de langage SMS…
    Merci mesdames pour ces magnifiques tirades brodÈes au fil littÈraire, ‡ la structure alambiquÈe ‡ souhait, qui caresse dans le sens du poil nos neurones de l’orthographe, de la grammaire et de la syntaxe.

    • Muriel Gilbert 13 janvier 2011 at 8 h 31 min

      @ Le Faboune : Merci pour cet hommage, gentleman, et revenez-y, Áa manque de masculin, en ces roses lieux (la couleur, maybe ?).

  • Orion59 12 janvier 2011 at 17 h 52 min

    Quel article !
    C’est un vÈritable plaisir que de le lire (tout en s’accordant avec chaque fait qui y est dÈcrit!).
    En ce qui concerne la fautounette de FrenchNat, ne serait-ce pas un tiret, brillant par son absence, entre tout et va ?

    • Muriel Gilbert 13 janvier 2011 at 8 h 33 min

      @ Orion 59 : DrÙlement contente de faire plaisir… en partageant mes tocs ! Quant ‡ FrenchNat, j’ai suggÈrÈ cette rÈponse, ainsi qu’une autre, dans ma rÈaction ‡ son commentaire. Pour le moment, elle n’est pas revenue donner sa version…