Grosse légume et cerise sur le gâteau

chou geantGallicismes, anglicismes, hispanismes… balade estivale façon sauts de puce et coq-à-l’âne d’idiotisme en idiotisme, ces locutions aussi astucieuses que révélatrices des cultures qui les inventent.

Les expressions idiomatiques ne manquent pas d’appétit. Quand les Français et les Italiens ont une faim de loup, les Allemands en ont une « d’ours » et les Britanniques « de cheval », certains pourraient même « manger un cheval ». Lorsque, pour agrémenter nos tartines, nous voulons le beurre et l’argent du beurre, les sujets de Sa Gracieuse Majesté veulent « avoir leur gâteau et le manger aussi » (to have one’s cake and eat it too) et les Grecs « la tarte intacte et le chien rassasié ». Quand poétiquement nous lui faisons une fleur, notre cousin Germain, grand amateur de charcuterie, nous fait « griller une saucisse de plus ».

Si notre repas ne vaut pas tripette, en Allemagne il ne vaudra « pas une girolle », en Italie « pas une figue sèche », en Espagne « pas une pincée de cumin », en Angleterre « pas un haricot ». Du coup, nos invités risquent de nous casser du sucre sur le dos, ou, s’ils sont allemands, de nous « traîner dans le chocolat » – tandis que les Italiens se contenteront de nous « couper les chaussettes ». Nous n’hésiterons pas à les envoyer se faire cuire un oeuf, ou « frire des asperges » à l’espagnole, ou même faire voler leur cerf-volant (go fly a kite) ou sauter dans le lac (go jump in the lake) à la mode british.

« MORVE DE DINDON »

Quand pour nous les carottes sont cuites, aux Pays-Bas « les navets sont trop cuits », au Royaume-Uni « notre oie est cuite », au Liban « la casserole est brûlée », et en Espagne « tout le poisson est vendu ». Au Québec, c’est plus dramatique : « Notre chien est mort. » Et alors, on est « comme la viande sur la planche à hacher », comme on dit en Chine. L’important, dans ces cas-là, c’est de garder son sang-froid, bref de rester, à la britannique, « frais comme un concombre » (cool as a cucumber), même quand on est « dans un cornichon » (in a pickle), c’est-à-dire dans de beaux draps. Pourtant, ce n’est pas de la tarte, bref « ce n’est pas comme sucer du sucre », comme disent les Allemands, ni « de la morve de dindon » comme renchérissent les Espagnols, qui veulent dire que ce n’est pas de la roupie de sansonnet.

Justement, « parlons dinde » (let’s talk turkey), suggérera notre hôte britannique pour nous faire comprendre qu’il est temps de discuter sérieusement : l’important, c’est de n’inviter ni « gros jambon » (l’arrogant du Québec) ni « gros fromage » (la grosse légume britannique), surtout s’il a « un cornichon dans le derrière » (a pickle up one’s backside), juste là où les Français y ont un balai. En revanche, les « beaux trognons » du Québec, ces belles plantes, sont les bienvenus. Nos invités grecs, compréhensifs, ajouteront que « deux pastèques ne peuvent pas tenir sous la même aisselle », bref, qu’on ne peut pas être au four et au moulin, ou « assister à la messe et sonner les cloches », comme on dit en Espagne.

Quant au dessert, si nous partageons la cerise sur le gâteau avec les citoyens de la Botte, les Espagnols l’aiment plus précisément « griotte sur la tarte » et les Anglo-Saxons, rois du cupcake, « glaçage sur le gâteau ».

Muriel Gilbert

(chronique parue dans Le Monde daté 14 août 2014)

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  • Poulette Dodue 1 septembre 2014 at 14 h 25 min

    Savoureux à souhait <3

  • Val 2 septembre 2014 at 7 h 12 min

    je me régale de bon matin.. merci Muriel pour cette envolée enrichissante gustative et drôle !! beaucoup de boulot dans le jardin .. mais je ne m’affole pas .. cool (as a cucumber !!) belle journée .. !

  • Chou 3 septembre 2014 at 15 h 35 min

    Tu entends quoi exactement par « les Allemands en ont une d’ours et les Anglais une de cheval »…
    Oui, oui, je sais que par là, on n’entend pas grand chose !
    En tous cas, c’est délicieux, cette compilation !

  • Fabienne 4 septembre 2014 at 8 h 09 min

    Dé-li-cieux!!!

  • Muriel Gilbert 7 septembre 2014 at 17 h 56 min

    @Poulette : Contente que tu te régales.
    @Val : Calme comme un concombre, c’est chouette, hein ?
    @Chou : Si tu fais les questions et les réponses, alors…
    @Fabienne : A la tienne !