Estomac dans les talons et yeux plus gros que le ventre

PUBLISHED by catsmob.comLes idiotismes à caractère anatomique feraient passer la vieille chanson d’Ouvrard, rate qui s’dilate et foie qu’est pas droit compris, pour de la petite bière. On a la gueule de bois, ou on en parle la langue, et il nous arrive d’avoir les yeux plus gros que le ventre, tout comme les Britanniques, les Brésiliens ou les Argentins. En Italie, on se contente de les avoir « plus gros que la bouche », ce qui est plus raisonnable. Les Français ont même parfois l’estomac dans les talons, tandis que les Espagnols l’ont « dans les pieds », les Allemands, moins affamés sans doute, « dans les jarrets », et les pauvres Portugais « dans le dos ».

Les étrangers qui apprennent le français n’en finissent pas de s’étonner que nous soyons capables de courir plus vite en prenant nos jambes à notre cou. On leur fera remarquer que les Allemands les prennent « sous les bras » (die Beine unter die Arme nehmen) et les Italiens « aux épaules » (mettersi le gambe in spalla). En revanche, si un Britannique suggère qu’on cesse de lui « tirer la jambe » (stop pulling my leg !), il ne demande pas qu’on la lui lâche mais qu’on cesse de le faire marcher, ou encore, comme diraient nos cousins ibériques, de lui « prendre les cheveux » (tomarle el pelo). Eux, les Ibères, « dorment à jambe relâchée » quand nous le faisons à poings fermés, mais quand ils « tirent la patte » (estirar la pata), c’est qu’ils partent les pieds devant.

S’il est inconfortable d’avoir deux mains gauches, que dire des malheureux sujets de Sa Gracieuse Majesté qui « ne sont que des pouces » ? Il nous arrive aussi d’avoir les chevilles qui enflent ou la grosse tête – nos cousins québécois gonflant plutôt de l’estomac et « se pétant les bretelles » –, et de nous vanter d’accomplir des exploits les doigts dans le nez, exploits que les Allemands accomplissent « avec la main gauche » et les Britanniques « les mains attachées dans le dos », les Italiens « les mains dans les poches », les Portugais « un pied dans le dos » et les Espagnols « sans se décoiffer ».

« Mon pied ! » (my foot !), ricaneront les Anglais, qui entendront par là « Mon oeil ! ». Et en effet bien souvent nous nous mettons le doigt dedans (l’oeil), comme les anglophones « prennent la mauvaise truie par l’oreille », ou comme les Russes « s’asseyent dans une flaque » et les Brésiliens, grands fans de foot devant l’Eternel, « mangent du ballon ».

Quand une folie nous coûte les yeux de la tête, nos pauvres voisins d’outre-Manche doivent « payer un bras et une jambe » ou alors « payer par le nez ». En Espagne, on est quelque peu épargné, puisqu’il n’en coûte qu’« un oeil du visage », de même qu’en Grèce, où le prix ne dépasse pas « les cheveux de la tête ».

Reconnaissons que, devant ces histoires sans queue ni tête, ou « sans pieds ni tête » comme en Espagne, ou encore « sans main ni pied » comme en Allemagne, les bras nous en tombent – nos cousins Germains en resteront « tout aplatis », tandis que les Néerlandais, en costume folklorique, « en casseront leur sabot ».

Muriel Gilbert

(chronique parue dans Le Monde daté 15 août 2014)

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  • Mulautre 8 septembre 2014 at 9 h 04 min

    great !!!!!!!

  • Poulette Dodue 9 septembre 2014 at 17 h 40 min

    Bon bon bon, délicieux même !

  • Fabienne 9 septembre 2014 at 20 h 44 min

    Wunderschön!

  • Muriel Gilbert 13 septembre 2014 at 9 h 38 min

    @Mulautre, Poulette, Fabienne : Thanks les fidèles, ya plus que vous ici on dirait 🙂

  • Nanou 18 septembre 2014 at 22 h 52 min

    Banon, moi je suis là, mais je commente pas toujours. C’est MAL, je sais. Et je sens que je vais faire miens nombre de ces idiotismes estrangers!

  • Muriel Gilbert 19 septembre 2014 at 8 h 26 min

    @Nanou : Aaaah, tu es là, c’est bien 🙂